II

—Eh bien! tu arrives à une jolie heure! s'exclama Lahonce en désignant du regard le dessert qu'on commençait à servir... Non, mais ne te presse pas, mon garçon!...

Charlie s'asseyait, après avoir embrassé sa mère et serré la main de M. Brodin, qui habitait avec ses enfants depuis la mort de Mme Brodin.

—Ils étaient bons, les obstacles? reprit gouailleusement Lahonce. Ils étaient bons, ce matin?... Tu as dû les sauter une dizaine de fois au moins, hé?...

Et, pendant quelques minutes, il continua à railler Charlie sur ces obstacles qui l'avaient censément retenu, sur le mystère de son retard, avec des mots à double entente, des airs malicieux de bien se douter à quoi on avait pu s'attarder là-bas, aux environs du tir.

Lahonce aimait ainsi, quand il était bien disposé, à traiter Charlie en égal, à affecter envers lui un ton de plaisanterie intime, à déroger ouvertement de sa dignité de père jusqu'à une familiarité d'ami, pour capter par des démonstrations bonhommes son grand gaillard de fils si indocile, si peu cordial et si froid.

Et puis ce manège l'amusait en outre comme une provocation à sa femme, comme un défi à Mme Lahonce, dont il apercevait parmi les fleurs de la jardinière de milieu, de l'autre côté de la table, la figure contractée, baissée vers la nappe, la figure résolue au silence, plâtrée de rigueur hautaine ou d'inertie songeuse.

Il ne lui parlait que rarement. Il ne souhaitait rien d'elle, que de simples égards. Il ne désirait ni la mécontenter ni la séduire. Il avait, par amour-propre, renoncé à elle complètement, renoncé à la posséder, renoncé à la vouloir, puisqu'elle ne voulait plus de lui. Entre eux, depuis douze ans, cette jardinière de milieu, toujours refleurie de fleurs de saison ou de graminées légères, symbolisait exactement la barrière élégante d'indifférence réciproque, discrète et polie, qui séparait leurs vies disjointes. Ils pouvaient se voir au travers et jamais ne se regardaient.

Seulement, tout de même, de temps en temps, Lahonce avait du plaisir à faire, devant sa femme, acte de père, à user en sa présence de cette suprême et inaliénable prérogative conjugale, à lui rappeler enfin que ce fils, là, près d'eux, était leur fils pourtant, issu de leurs deux sangs.