Une obsession nouvelle avait en effet remplacé chez lui l'ancienne, quelque temps avant la mort de Mme Brodin, survenue en 1888.

Il ne s'inquiétait plus de la perversité des femmes. C'était la ruine du foyer, la ruine des sentiments familiaux qui maintenant l'intéressait. Il en apercevait partout des indices. Il en accumulait avec ardeur les preuves; et il avait des petites joies de collectionneur quand Charlie, par une réponse trop libre, un exposé de principes trop audacieux, lui fournissait des exemples à l'appui de sa croyance récente. Il feignait alors de déplorer la déchéance des vieilles traditions, de s'indigner, de se lamenter sur la fin de la famille et du respect filial; mais au fond il s'en distrayait beaucoup, et souvent même il excitait inconsciemment son petit-fils à dire des choses irrévérentes ou terribles, pour se confirmer dans sa thèse.

—Eh bien? interrogea-t-il en s'arrêtant.

Charlie lui restituait le journal, et négligemment:

—Eh bien! c'est une folle... Le ministère public lui-même en convient... Il n'y a pas de doute... C'est une folle...

—Tu crois? Tu crois? murmura M. Brodin. Bah! c'est possible!...

Et il s'en alla de son pas traînard de vieil homme, avec des hochements de tête mécontents, sceptiques et déçus.

Charlie le suivait de l'œil en souriant.

—Tu as vu, maman? dit-il, quand M. Brodin eut passé la porte... Tu as vu, grand-père essayait de m'amorcer, mais cela n'a pas pris aujourd'hui... Je n'ai pas mordu!... Ce qu'il doit être furieux!...

Il s'approchait de Mme Lahonce, assise près d'une table chargée de bibelots, dans l'encoignure d'un paravent de glaces qui lui formait, au travers du hall, une sorte de cabine coquette et translucide. Puis il tira presque devant elle un pouf bas, fait de deux coussins superposés, et se laissant tomber dessus, le coude accoté au fauteuil de sa mère, il demanda avec volubilité, d'un ton blagueur et tendre en même temps: