—Et toi, à propos, Hélène, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? demanda-t-il en se retournant.
Mme Lahonce répliqua:
—Je ne sais pas... Je suppose que j'irai voir père avec Charlie... et puis faire quelques visites peut-être... En tout cas, je serai rentrée à la nuit.
—Bon! bon!... A ce soir alors!...
Au bout d'un instant, on entendit sous la voûte de la porte cochère, un grondement de roues, un piaffement de chevaux. C'était le phaéton de Lahonce qui s'avançait, sortait de la maison dans un vacarme de tonnerre.
Comme elle l'avait annoncé, Hélène rentra de bonne heure; puis, sitôt son chapeau, son manteau déposés, elle alla s'enfermer dans son cabinet de toilette, une vaste pièce tendue de cretonne claire, égayée encore par les glaces, les cristaux à bouchons d'argent, les meubles en laqué blanc qui se renvoyaient les uns aux autres l'éclat jaune des bougies et des lampes dorées.
Elle avait hâte d'être seule, d'être à sa table, devant son papier, de pouvoir informer enfin Favierres du changement d'heure inévitable qui s'imposait à eux pour le lendemain. Et d'une plume énervée, criante, qu'une fièvre de passion ou de crainte semblait activer, elle écrivit:
«Mon grand ami chéri,
«Vite, avant qu'on ne rentre, quelques mots pour te dire que demain ce ne sera pas deux heures et demie, mais trois heures. J'avais oublié que mon père déjeunait à la maison... Et tu sais s'il colle à table et s'il nous a sous l'œil. J'aurais peur de te faire attendre en gardant l'heure convenue, et j'ai peur aussi de ne pouvoir t'avertir, ce soir, du changement. Tout s'est bien passé, ce matin, à part qu'on était vexé, pour les convenances, de mon retard... Mais après, mon ami chéri, quelle journée! Visite chez mes parents, avec Charlie... Visites chez les Jehandy, chez les Monclar, chez Mme Marteigne, chez Mme Grimont! Visites de débarras pour que notre semaine soit plus à nous, moins encombrée d'heures prises, d'heures ennemies... Toutes ces braves dames, heureusement, étaient sorties, et je n'ai pas eu besoin de les subir, de leur parler, de me travailler à penser à autre chose qu'à toi, mon aimé... Ah! si tu m'avais vue en voiture, dans l'intervalle des visites, si tu avais vu mes regards qui ne voyaient rien, et où ils allaient, ces regards, comme ils te regardaient, essayaient de te retrouver par-dessus tous ces promeneurs, toutes ces maisons et toutes ces rues! Pardonne-moi mon erreur, n'est-ce pas?... Ce n'est pas de l'étourderie, c'est de l'étourdissement, cet étourdissement que j'ai toujours près de toi, quand tu es là à me dire, comme ce matin, ton admirable tendresse, cet anéantissement où je sens tes mots fondre et se répandre à travers moi comme un élixir brûlant plutôt que je ne les entends... Oui, dans ces instants-là, j'oublie tout, jusqu'à notre cher petit Charlie, jusqu'à nous-mêmes, jusqu'à nos intérêts de cœur, jusqu'à l'heure bénie des rendez-vous... Alors, tu ne m'en veux plus, mon grand Fav?... Je t'aime éperdument... A demain trois heures, et pour un bon bout de temps, j'espère, car je ferai toutes mes courses le matin. Et à ce soir dix heures!