Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. Mais est-ce que ça le regardait, ces affaires, ces amours? Mais avait-il donc le droit, le devoir et la charge de venger l'honneur conjugal, l'honneur de mari de son père? Etait-ce lui qu'on avait insulté? Etait-ce lui qu'on avait trompé? Et fallait-il qu'en tout ceci il prît hautement sa part de succession, sa part de déshonneur et de rancune jalouse? Fallait-il donc qu'il optât pour son père et contre sa mère, fatalement? Fallait-il donc qu'il détestât le plus cher de tous ses amis, parce qu'à cet ami sa mère s'était donnée et même que cet ami avait aimé sa mère? Et quelle loi, quelle autorité pouvait lui ordonner de modifier son cœur et de haïr quelqu'un qu'il ne haïssait pas?

«Voilà! songeait-il en reprenant fiévreusement sa marche... Voilà!... Toute la question est là!... Agir selon les convenances, les préjugés, l'usage... Ou agir humainement, simplement, franchement en être intelligent et libre... Eh bien, oui ou non, est-ce que je déteste Favierres?.. Oui ou non, malgré tout, est-ce que je lui en veux?... Est-que je puis même lui en vouloir?...»

Il n'osait se répondre, s'avouer d'un mot sa préférence. Il n'osait d'un seul mot trahir ainsi son père, le trahir davantage, cet homme qui était son père, son père au demeurant, il s'excitait à le redire,—l'excellent père à qui il devait tout: la vie tranquille et luxueuse, l'argent qu'il dépensait, le savoir qu'il avait,—le père dévoué qui chaque jour, depuis l'enfance, s'efforçait à lui plaire, à capter sa tendresse fuyante, à devenir aussi son confident et son ami.

Des phrases de mélodrame traversèrent sa mémoire, des tirades sur la voix du sang; et ses lèvres se soulevèrent d'un rictus aussitôt effacé.

Certes il n'osait pas se faire la réponse, se dire l'audacieux «non» que sa question appelait; seulement au fond de lui, une voix le proférait. Et cette voix n'était pas l'impérieuse voix du sang; la voix rapidement tue qui, l'après-midi, dans la rue, criait, par tout son être, revanche et flétrissure. Ou plutôt c'en était une autre. C'était la voix familière et magique, la voix du sang maternel triomphant, celle qui toujours l'avait guidé, celle qui se révoltait furieuse et blessée, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on critiquait Favierres, celle à qui, de tout temps, Charlie avait cédé, celle à qui il cédait encore.

Car sans rien conclure, sans rien résoudre, il pressentait confusément qu'il irait chez Favierres; il était convaincu qu'il y retournerait.

Machinalement il s'approcha de la lettre déposée au milieu du bureau. Il la palpait, la relisait et, d'un trait, il allait pour la déchirer.

Un restant de scrupule le retint. Il reculait comme ces femmes qui vont s'abandonner, mais que l'exécution effraie. Il s'imaginait le lendemain son arrivée chez Favierres, comment il lui serrerait la main, comment en sachant tout il le regarderait, et il se demandait ce que Fav peut-être penserait bien de lui, ce qu'il croirait peut-être.

«C'est égal... Ce sera raide... ce sera bizarre d'y aller!...»

L'hésitation le ressaisissait. Il aurait souhaité qu'on l'aidât, qu'on l'approuvât, qu'on le soutînt par des conseils. Il avait envie de consulter, fût-ce en mystère, sous forme de problème, sans désigner personne, et d'obtenir des avis impartiaux sur ce cas.