Charlie essayait de causer, de parler comme de coutume, de raconter sa promenade au Bois, les personnes rencontrées ou ce qu'il avait lu, le matin, dans les feuilles. Et Favierres, de son côté, s'appliquait à répondre, à discuter, à juger les uns et les autres. Mais lorsque, par inadvertance, leurs regards se croisaient, lorsqu'ils s'entre-heurtaient, ces regards déserteurs, errant aux mêmes régions de rêveries inavouables, aussitôt le dialogue cessait. On eût dit un congé qu'ils s'accordaient tous deux après ce choc pénible, une sorte d'armistice à la lutte intérieure qu'ils soutenaient chacun contre le secret débordant, Ils se taisaient durant quelques instants, ils se recueillaient, ils cherchaient des sujets indécis, généraux, toute une matière informe de conversation banale, pour combler ces vastes minutes de silence, où le secret se démenait plus vaillamment en eux, les obsédait plus fort de ses sourdes clameurs. Alors Mme Favierres intervenait, vantait sa cuisinière, reproposait des plats. Et si Charlie en reprenait, elle était toute joyeuse, l'encourageait, le remerciait presque:
—A la bonne heure!... A la bonne heure!...
Car elle aussi aimait Charlie. Jamais son cœur perclus, dompté, atrophié, ne lui avait soufflé la moindre haine contre le fils de celle qu'elle sentait sa rivale. Enfant, elle l'admirait pour ses gracieuses manières, pour sa gaieté bruyante et pour l'affection qu'il marquait à Favierres. Puis plus tard cela l'avait amusée, honorée de traiter chez elle, à sa table, en ami, ce jeune homme élégant, ce convive délicat. Elle croyait même alors présider comme un de ces repas mondains d'où on l'avait toujours bannie, un de ces dîners luxueux qu'on lui interdisait; et, dans cette illusion flatteuse, elle oubliait souvent ses déboires, toutes les meurtrissures faites à sa vanité.
Le déjeuner allait finir. Mme Favierres demanda d'un air solennel, mystérieux:
—Prendrons-nous le café au jardin, messieurs? Dites, cela vous va-t-il?
—Parfaitement, firent les deux hommes.
On se levait. Mme Favierres passa devant, suivie un peu après par Charlie et Favierres.
Mais comme ils entraient dans le salon, ils la virent arc-boutée à la porte-fenêtre, poussant, geignant, tapant sur le battant de droite qui refusait de s'ouvrir.
—Qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea Favierres.
—Il y a... il y a que cette sale porte... Haa!... Aïe donc!...