Le premier fut Lahonce qui avait prétexté, pour s'échapper poliment de l'avenue d'Iéna, un dîner du comité de l'Orphelinat Germain-Lahonce, fondé en 1869 par les soins du ministre défunt; un comité fort actif, s'il fallait en juger par la fréquence des réunions auxquelles Lahonce, deux ou trois fois par mois, se prétendait contraint d'assister.
Il félicita Warner de sa toilette, une étrange gaine décolletée, en toile de soie safran, dont les reflets jaunissaient davantage l'ocre de ses joues, de ses bras, de sa poitrine,—faisant d'elle une espèce de petite femme surette d'extérieur, acide, une espèce de petit citron humain.
Et les invités se succédèrent rapidement.
Des couples d'abord, les dames en peau, les messieurs en habit et cravate blanche, des couples qui entraient avec une allure d'être mariés, solidement unis par des liens durables et riches, la femme jeune, jolie, pénétrant la première; l'homme élégant et plutôt mûr, suivant derrière ainsi qu'un époux effacé et courtois: Berthe Mangin, une brune à bandeaux plats, et le baron Eric Marroy, le propre oncle d'Alain Marroy, un beau vieux, à tête de général fêtard;—Mariette Bresson, grande, les cheveux blond roux, les narines retroussées, volontaires, renifleuses, et M. Allry, le fameux coulissier, un petit bonhomme noiraud, maigre, à mine de tzigane timide et meurt-de-faim;—Lucie Darceaux, une autre blonde, la figure mince et pâle, les joues caves, le nez busqué, mécontent, rageur, et son ami M. Lesseigne, le grand industriel, le grand fabricant de fer, un gros bourgeois à brefs favoris teints, à visage optimiste, tout réjoui d'avoir toujours si bien vécu.
Puis des célibataires jouant, là comme ailleurs, leur rôle équivoque de mâles dépareillés, et dont on ne pouvait guère déterminer s'ils venaient soit en spectateurs, en curieux hostiles ou sympathiques, soit dans des intentions de fraude, de larcin, de détourner un peu de ce luxe de femmes comme ils avaient leur part de ce luxe de festin; des célibataires sans emploi avéré, sans liaison publique: le docteur Fornereau, un long garçon décoré, à moustache poivre et sel, à perpétuel ricanement sous son épais lorgnon de fer; Legavray, un jeune juge au Tribunal civil; Guernier, un avocat obscur mais bon plaideur; le vicomte de Leystrade, un individu grave, à tournure de reître décati, qui s'occupait d'entraînement, dirigeait la jeune et malchanceuse écurie d'Allry; M. Lardois, un fonctionnaire à barbe noire, chef de division à la Préfecture de police, une utilité celui-là, et obligeant comme pas un; Tourny, le peintre sportif, célèbre pour ses muscles d'acrobate; et enfin Sermet de Vaumoise, ancien auditeur au conseil d'État pendant le Septennat, ancien candidat à la députation, actuellement homme de main, de tout métier, lanceur d'affaires, intermédiaire, tripoteur, remisier le matin à la Bourse, l'après-midi faiseur d'échos dans les journaux mondains, le soir juge arrogant dans les couloirs de première, raté, aigri, besoigneux et jaloux, portant à travers sa face de chat bilieux à la moustache ébouriffée et rare, dans les rides qui croissaient ses tempes et rapetissaient les paupières dures de ses yeux gris, dans son renversement de tête narquois, dans la démarche sautillante de ses petits pieds juchés sur des talons pointus,—portant en tout son être, en toutes ses manières, cette assurance spéciale et agressive de certains boulevardiers nerveux, jouisseurs et aux abois, que chaque échec rend d'apparence plus résolus, plus insolents, plus satisfaits d'eux-mêmes.
Chacun en arrivant saluait les maîtres de la maison; puis des groupes s'organisaient, des conversations s'engageaient. On parlait légèrement, intimement, à mi-voix, avec des temps, des arrêts, des sourires d'entente; et dans ce bruissement cordial, sous les lueurs roses des lampes électriques, avec ces dames décemment décolletées, à peine poudrées un peu et aux gestes aisés, ces messieurs aux types de clubmen corrects ou aux visages parisiens et connus, le salon de Warner prenait un aspect vraiment de salon mondain, un aspect légitime et presque conjugal.
C'était bien à cela du reste, à des mises en scène de ce genre, que travaillait constamment Warner.
Par un heureux effet du sort ou par le résultat de sages combinaisons, ni elle ni ses camarades n'avaient jamais pâti de la misère qui rabaisse, de la détresse qui courbe à tout, et non plus elles n'avaient jamais couru les aventures, cherché la gloire bruyante, la fortune tapageuse. A distance égale des demoiselles galantes, des femmes de théâtre et des femmes du monde, elles constituaient, de longue date, un étroit petit club d'amies où nulle n'était reçue qui y aurait fait tache. Aux courses, au théâtre, au Bois, partout elles ne frayaient, ne causaient qu'ensemble. Elles avaient toutes des noms d'honnêtes roturières, des noms modestes et démocratiques. Elles fuyaient la réclame, elles évitaient l'ostentation, et au besoin elles demandaient qu'on ne les citât pas dans les échos des feuilles. Elles vivaient entre elles avec leurs jeunes, mûrs ou vieux amis une vie cossue, paisible, régulière, sans folies de passion, sans transports délicieux, mais sans cahots par contre et sans inquiétudes. Elles ne se permettaient de caprices qu'en cachette, prudemment, à intervalles lointains, lorsqu'elles étaient très sûres de la loyauté du complice et qu'elles ne risquaient rien en se livrant à lui. Au sortir du couvent, de la famille ou même de la scène, elles avaient, chacune, choisi leur ami, intelligemment, froidement, après enquête financière, débats nets et fermes promesses. Elles lui apportaient en échange, dans le contrat verbal de cette liaison de raison, outre l'usage de leur personne, leur charme de distinction, leur élégance, leur discrète tenue, l'équivalent en esprit, éducation, bonnes façons, de ce qu'il rencontrait chez les dames de son entourage. Et, comme disait Vaumoise, elles étaient bien au-dessus du plus fier demi-monde, elles formaient une autre caste; elles étaient ce qu'il appelait: la demi-haute bourgeoisie.
—Eh bien! questionna tout à coup Lahonce... Eh bien! on ne se met pas à table?... Nous sommes au complet, il me semble?...