Cela lui semblait trop révoltant aussi, d'une trop cynique audace, que ce Favierres, après sa femme, lui enlevât son fils!
Bien des fois dans le monde il l'avait rencontré, bien des fois au théâtre il s'était croisé avec lui, et alors il devait se retourner, crisper sa main autour de sa canne, contenir ses nerfs et l'élan enragé de tout son sang, pour ne pas se ruer sur le compositeur, pour ne pas tuméfier, écorcher, écraser cette face haïe, qui persistait à vivre et dont il lui paraissait que ses poings avaient faim, avaient depuis douze ans faim.
Que Favierres revît Hélène ou qu'il ne la revît pas, Lahonce de ces détails ne se souciait guère. Il lui importait peu que cette femme méchante, méprisante, hautaine,—que cette ennemie taciturne qui logeait dans sa maison et se nommait de son nom,—que cette créature hostile et étrangère fût à Favierres ou non.
Mais ce qu'il ne pardonnait pas au musicien, ce dont il lui gardait une haine toujours chaude, toujours vivace et jeune, c'était de lui avoir volé l'autre Hélène, celle d'autrefois, celle d'avant la lettre mauve, cette Hélène Brodin, si belle, si caressante, et qu'il aimait encore à travers les années, en un souvenir idéalisé, comme une épouse morte, une épouse parfaite que Favierres lui eût tuée.
Puis, voilà maintenant que ce même Favierres lui dérobait Charlie! Car il n'y avait pas de doute, Vaumoise ne mentait pas. Tout confirmait ses dires: la vraisemblance du récit, l'assurance du dénonciateur et, de plus, l'extraordinaire froideur de Charlie qui, pardieu! ne pouvait pas prodiguer à son père toute cette tendresse qu'il dépensait ailleurs.
Eh bien! on allait voir! Oui, on verrait cette fois!
La voiture s'arrêtait. Lahonce sauta à terre; sonna d'un violent coup de bras, et s'élançant sous la voûte, devant le portier qui le contemplait effaré, par les petits carreaux de sa loge, il gravit deux à deux, en une ascension galopante, les marches des étages qui menaient chez Charlie.
Arrivé à la porte, il stoppa un moment pour reprendre haleine. Il se remémorait soudain les conseils de Warner. «Soyons habile... Ne le brusquons pas... Conservons notre calme!»
Il entra dans la chambre, tourna le bouton de l'électricité, et comme Charlie s'étirait, en grognant, en demandant la cause de ce bruit, de cette subite intrusion, il répliqua doucement:
—Réveille-toi... Ne te presse pas... J'ai à te parler... Quand tu seras tout à fait réveillé, nous causerons...