Mais Mme Lahonce persistait dans son mutisme, dans son inertie, et, lorsque au passage Pierre la regardait, il ne distinguait plus, à la place de ses traits, qu'une espèce de masque aveugle, de masque blafard serti de rose, le masque de ses longues mains blanches qu'en un élan d'inconsciente défense, elle tenait obstinément collées contre ses yeux clos, contre sa bouche frémissante, contre son visage haletant, farouche et insurgé.
Alors, ne sachant plus où exacerber encore son chagrin, sa rancune, Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait dessus, dépliée, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit à la lire, sans passer un mot, jusqu'à la fin.
A mesure qu'il lisait, sa lèvre mince se plissait d'un rictus de dégoût. Seulement, il ne se hasardait pas à des commentaires précis, à des railleries déclarées envers ces phrases trop fortes, ces phrases qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion. Il se bornait à murmurer de temps à autre, d'un ton de pitié et de modeste dérision:
—Ah! là! là! là! là! là! là!... Ah! là! là!... Ah! là! là! là! là!
Mais quand il eut achevé pour la troisième fois cette déchirante lecture, il possédait presque l'intuition de la vérité,—l'intuition de tout ce qui le séparait, l'avait toujours séparé peut-être d'Hélène. Ses regards vagues paraissaient apercevoir enfin, dans un vertige, l'insondable abîme de dissemblance aux bords duquel leurs vies avaient coulé distinctes, étrangères et sans fusion, malgré l'apparence.
Et brusquement, il eut une lucide sensation de défaite présente, d'irrémédiable impuissance désormais.
Toute son assurance cynique et autoritaire d'homme riche, d'homme de club et bien apparenté, l'abandonnait. Ou du moins, il présageait que d'être Pierre Lahonce, d'être ce qu'il était la veille, un moment avant, et ce qui, de tous côtés, lui valait tant de saluts, de considération, de cordialités en respect, que tout cela, dans l'avenir, ne lui serait que d'une utilité mondaine, ne pourrait plus jamais le soutenir, le servir contre sa femme, contre la personne indevinable qui avait écrit ces phrases insensées.
Il se sentait devant elle tout timide, tout gauche, dépourvu d'audace, comme devant un ennemi déconcertant, un adversaire inférieur, mais dont les procédés de lutte vous dépassent.
Il lui semblait qu'il venait, à l'instant, de perdre Hélène, définitivement. Une émotion de douleur vraie amollit tout à coup sa rage. Il s'élança vers Mme Lahonce, voulut la voir, comme on veut voir une moribonde, un être défunt et chéri qu'on ne reverra plus. Il lui saisit le bras, lui tira la main violemment pour la démasquer; mais la main échappa, revint se plaquer au visage de la jeune femme, comme ramenée par un ressort vivace.
Cette résistance dérouta Lahonce. Il demeurait à considérer Hélène, hésitant, immobile, partagé entre l'envie de la battre, de lui meurtrir ses bras rebelles, et l'idée lâche que toute brutalité serait sans effet contre cette âme aussi cachée que ce visage, contre cette âme étrange et fuyante qu'il ne connaissait plus; et finalement, à bout de patience, il s'éloignait, reculait lentement vers la porte. Un gémissement de Mme Lahonce l'arrêta. Il se rejeta sur elle et la secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernière menace, une promesse dernière de représailles nouvelles.