—Le temps ou si vous préférez le courage... Oui, en dépit de ce que j'avais annoncé à ma mère, je m'étais promis que nos relations ne finiraient pas sans que je vous eusse revu... Mais chaque jour, je retardais... C'est si pénible de rompre irrévocablement une amitié telle que la nôtre!... Au moins, vous êtes convaincu, Fav, n'est-ce pas, que mes sentiments envers vous n'ont pas varié?... Vous n'êtes pas fâché?...

—Peuh! fit évasivement le musicien.

Charlie interrogea avec vivacité:

—Comment?... Vous ne me comprenez pas?... Vous trouvez que j'ai tort?... Vous voudriez que, malgré ce drame, je continue à vous fréquenter?...

Favierres dressa la main en un impartial geste d'incompétence:

—Je ne veux rien, mon petit... Tu fais ce que tu crois devoir faire... Tu te conduis selon ce que tu sens... Et ce n'est certes pas moi qui t'en détournerai, surtout en une circonstance aussi... aussi délicate...

Charlie objecta:

—Cependant, Fav..., si je vous demandais votre avis?... Si je vous priais de me dire ce que vous pensez de ma conduite?...

Le compositeur hésita un instant, puis, d'un ton grave à la fois et bonhomme:

—Mon Dieu! fit-il... Je n'ai guère qualité pour te conseiller... Je ne suis qu'un pauvre bêta de musicien, moi... Je ne possède pas sur la vie, sur la morale, des idées bien nettes, bien fixées... Seulement, j'ai pas mal vécu... Et vois-tu, mon petit, j'ai toujours remarqué que les plus forts, les plus malins et les plus honnêtes agissaient tous à peu près de même, au petit bonheur, à l'aveuglette, sans bien savoir où ils allaient, en faisant ce que, sur le moment, ils avaient envie de faire... On a, comme cela, en soi, une espèce de fonds de morale qui ne demeure jamais égal, qui hausse, qui baisse, que l'on modèle, à son insu, au gré des événements... Ainsi, autrefois, tu venais chez moi sans remords... Tu avais pris des arrangements avec ta conscience... Aujourd'hui, ça t'inspire au contraire de la répulsion!... Tu es sous l'impression d'une mort récente, d'une mort particulièrement lamentable à laquelle tu as involontairement participé... Et, c'était à prévoir, tes dispositions ont changé... Tu as des pensées noires, des pensées de deuil, comme tes vêtements... Dureront-elles plus ou moins longtemps qu'eux? Je l'ignore... Mais ce dont je suis, hélas! persuadé, c'est que nous sommes tous de pauvres diables... de pauvres bougres qui avons bien de la peine à nous débrouiller ici-bas entre ce qu'on appelle le bien et ce qu'on appelle le mal...