Comme c'était une nature un peu solennelle, il donna à sa haine une forme discrète, silencieuse, distinguée; il la dissimula sous l'attitude guindée d'un dédain aveugle et sourd.
Il ne voulut plus entendre parler des Tuileries, qu'il feignait de considérer comme un lieu de débauches indicibles; il ne voulut plus s'occuper des affaires de sa femme, qu'il se faisait honneur de regarder comme une créature perdue, sans pudeur et sans mœurs.
Il s'interdit de partager son lit, ne lui adressa plus la parole que devant des tiers, ou en tête à tête, pour les nécessités du service et des relations mondaines. Il affecta de se désintéresser complètement de l'emploi de ses journées, lui permit, dans les salons, la liberté d'allures ou de causerie la plus absolue. Et tandis que jusqu'en 1870 Mme Brodin s'imposait une conduite à peu près régulière, ne se laissait séduire qu'à deux brèves aventures d'un an chacune, et encore séparées par un intervalle de trois années totalement chastes, M. Brodin fut constamment convaincu qu'elle avait des amants par dizaines et se réjouissait à l'idée de ne pas même désirer les connaître.
Bientôt aussi, le mépris que lui inspirait Mme Brodin s'étendit aux autres femmes.
Par la force d'une méditation continuelle sur ce sujet unique de la trahison, il en vint à croire que toutes les femmes, même les plus pudiques d'extérieur, les plus réputées pour leur décence, que toutes trompaient ou tromperaient infailliblement leurs maris.
Dans les journaux, son obsession le poussait à découper les procès d'adultères. Dans le monde, il avait parfois des sourires satisfaits à l'image de tous les adultères qui germaient là ou fleurissaient parmi le satin et les lumières. Dans la rue, il était persuadé que toutes les promeneuses, toutes les dames en voiture ou à pied revenaient de perpétrer l'adultère ou s'empressaient à aller le commettre.
D'un tempérament sensuel, la séparation volontaire qu'il s'infligeait d'avec sa femme l'avait d'abord beaucoup privé.
Pour obvier à des tentations qui l'eussent droit mené à un raccommodement répugnant, il commença à fréquenter des cocottes, au hasard des promenades nocturnes, des rencontres au Bois, aux courses; et il eut le plaisir de s'apercevoir que de rares escapades contentaient assez des instincts que l'amour seul sans doute, auparavant, surexcitait.
Quant aux besoins de tendresse qu'il avait, il lui suffit de les reporter sur sa fille Hélène, une bambine de douze ans, déjà jolie de figure et gracieuse comme une femme.
Cette beauté précoce, trop tôt dessinée, était le seul souci que causât Hélène à M. Brodin.