Souvent des semaines, des mois entiers, il la choyait, se promenait avec elle, l'emmenait au théâtre sans que rien gâtât sa fierté d'être le père de cette petite que tout le monde admirait.
Mais d'autres jours, des jours de rêverie, de tristesse, il s'assombrissait en la contemplant; il prenait la tête blonde d'Hélène entre ses mains, il la fixait longuement, jusqu'au plus lointain fond de ses larges yeux marrons comme pour y déchiffrer sa destinée, et il murmurait: «Pauvre petite!... Pauvre petite!...»—car il songeait à tous les amants que nécessairement elle aurait, à toutes les trahisons que fatalement la vie la contraindrait d'accomplir.
Ce fut parmi ces réflexions hautaines, parmi ces douloureuses distractions d'ironie que M. Brodin guetta patiemment la chute de l'Empire et la décrépitude de sa femme.
Elles se produisirent presque simultanément.
Au Quatre-Septembre, Mme Brodin était avec sa fille, en Anjou, chez une parente où M. Brodin lui avait commandé d'aller chercher l'hospitalité, dès le début de la guerre.
Le 7 septembre, elle reçut une grande lettre de son mari.
Dans des phrases sournoisement joviales, M. Brodin lui annonçait la déchéance de l'Empire; et tout le long de la lettre, tout au travers, c'était un défilé, un dédale complexe d'allusions sarcastiques à l'affaire de 1860, un mélange cauteleux d'aphorismes philosophiques et de cris de revanche déguisés.
Elle répondit en lui demandant de venir la rejoindre. M. Brodin repoussa cette demande.
La chute du régime maudit lui suggérait un regain d'ardeur patriotique. Il se refusa à sortir de Paris que menaçait l'ennemi, s'engagea dans la garde nationale, et subit avec vaillance et bonne humeur toutes les dures misères du siège.
Mais lorsque au mois d'avril il retrouva à Versailles sa femme et son enfant, une autre joie, une récompense nouvelle lui étaient réservées.