Bien qu'atteignant à peine quarante-six ans, Mme Brodin, en quelques mois, avait perdu, dans une crise de diabète, tout ce qui lui restait, au départ, de fraîcheur juvénile et de netteté séductrice. Un de ces brusques effondrements, où parfois s'anéantît sans transition la beauté dernière des femmes, l'avait soudain précipitée d'une maturité appétissante encore à l'informe mollesse croulante des personnes âgées. Elle revenait la taille épaisse, carrée, la poitrine débordante, les joues gonflées d'une graisse hâtive où les traits disparus devaient s'être peu à peu comme ensevelis; et avec sa chevelure bouclée qu'elle persistait à teindre en rougeâtre, avec la crémeuse couche de poudre de riz dont elle continuait à enduire son visage flasque, elle avait un air vaincu, gêné, frileux de grosse chatte rousse, de grosse chatte poussive et de coin du feu, qui donna sur-le-champ à M. Brodin un sentiment imprévu de délivrance. Pour la première fois depuis dix ans, il daigna l'embrasser. Il avait l'impression agréable que c'en était fini maintenant pour lui d'être ce que jadis cette grosse dame n'avait jamais cessé de le faire. Il lui pardonnait presque, la devinant hors de combat, paralysée par l'embonpoint et dorénavant incapable de nuire.
Des succès personnels, de plus, vinrent accentuer les dispositions indulgentes de M. Brodin, adoucir davantage son pessimisme. Ses amis, pour la plupart réfugiés à Versailles, lui assurèrent qu'il rajeunissait. Il avait, pendant le siège, laissé pousser sa barbe, une barbe en brosse, toute ronde, toute blanche; et on lui découvrait un certain aspect de jeune Victor Hugo, avec un je ne sais quoi pourtant de plus élégant.
Flatté par ces éloges, débarrassé du souci de ses ennemis intimes, il ne renonça pas à ses doctrines, mais il s'appliqua moins âprement à en étayer par des exemples la cruelle vérité. Il apporta, dans les salons, une figure moins sombre, moins diaboliquement méprisante. Il y menait le plus souvent Hélène, sans Mme Brodin que le diabète retenait à la maison; et il avait pour préoccupation principale de marier la jeune fille, qui prenait de l'âge, malgré sa claire beauté de blonde, allait sur ses vingt-deux ans déjà.
Un jour de la fin de mai, ils s'étaient rendus ensemble à l'entrée de la route de Paris, pour assister à l'arrivée des convois d'insurgés capturés par les troupes versaillaises.
La foule, postée des deux côtés de l'immense avenue, attendait, dans une effervescence de ressentiment et d'émotion, dans un brouhaha bourdonnant des conversations proférées à mi-voix.
Quand les premiers prisonniers parurent tout blanchis de poussière, la tête ou le bras encerclés de linges sanguinolents, le regard direct et virant de rage, des insultes isolées partirent de la foule, comme des coups de feu hésitants, puis l'audace d'injurier envahit la multitude, gagna les rangs serrés des spectateurs.
Une poussée vers les insurgés s'opéra, que les gendarmes essayèrent en vain de retenir. Des clameurs retentissaient, des huées éclatèrent; c'était l'explosion de tout ce que peuvent hurler d'infâme et de haineux une masse de braves gens en sécurité et qui se vengent.
Hélène, par peur ou par pitié, se sentait défaillir. M. Brodin, l'entraîna toute pâle, l'assit sur un banc qui bordait, en arrière, le trottoir, auprès des grands arbres séculaires. Il s'inclinait vers elle, l'interrogeait, s'efforçait à la rassurer, quand un homme, le chapeau à la main, s'approcha, proposa ses services.
—Tiens, Lahonce! s'écria M. Brodin d'un ton camarade.
Ils s'étaient connus pendant le siège à l'un des bastions de Montrouge; et au cours des factions en commun, des longues heures d'oisiveté sur les remparts, à la rumeur des canons tonnant au loin, ils avaient lié intimité, une intimité guère moins superficielle et éphémère, malgré la gravité du moment, que celles qu'on forme sur un bateau, en wagon, dans un de ces endroits où le hasard des circonstances vous tient, pour un temps, comme en une même geôle enfermés.