M. et Mme Brodin étaient encore à table; achevaient de savourer leur dessert, quand on apporta la lettre de Lahonce.
—Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a? questionna Mme Brodin de la voix somnolente qu'elle avait avant le somme où la jetait la digestion de chaque repas.
—Je ne sais pas! répliqua froidement M. Brodin... Pierre nous fait dire de ne pas venir... Tenez, voilà la lettre! Vous en saurez autant que moi!
Il s'était levé, et les pouces dans l'entournure du gilet, la tête alourdie d'une foison d'images tragiques ou dérisoires, il marchait autour de la table, s'efforçant de déterminer jusqu'à quel point étaient ennuyeuses ces choses dont Lahonce s'autorisait pour le décommander, et si ces choses ne seraient pas par hasard celles que prévoyait de si loin sa perspicacité avertie.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria plaintivement Mme Brodin lorsqu'elle eut terminé... Qu'est-ce que cela peut bien être?... Cette pauvre enfant!... Cette pauvre enfant!
M. Brodin, durement, enraya les doléances de sa femme, avoua son opinion secrète:
—Cette pauvre enfant!... Qu'en savez-vous?... Qui vous dit que c'est une pauvre enfant? Qui vous dit qu'elle n'a pas failli à tous ses devoirs, à tous, vous saisissez!...
Et, dans l'intonation dont il prononçait «à tous», il y avait non seulement un rappel à jadis, mais, de plus comme une mainmise sur une hypothèse en voie de réalisation et qu'il n'entendait pas qu'on détournât, qu'on incommodât par des hypothèses contraires.
Mme Brodin ne répliqua point. Elle revoyait, en une vision étonnée, le baron Carlier et ses deux autres amants, effigies effacées, aux contours pâlis et troubles, qui se brouillèrent encore davantage, s'évanouirent entièrement dans la somnolence dont la grosse dame était envahie.