En embrassant sa fille, il se rappelait, malgré lui, la honteuse scène de la rue de Rivoli, puis toutes les coquetteries ultérieures de Mme Brodin, puis toutes les affligeantes remarques accumulées sur la corruption des femmes, et ces amertumes de naguère se joignaient pour l'angoisser à des pressentiments indécis, des craintes confuses au sujet de l'avenir de sa fille, de l'épouse infidèle que serait logiquement Hélène, et des amants qu'elle ne pourrait manquer d'avoir, parmi les drames ou les scandales.

Ces appréhensions calmées, durant les débuts du mariage, par la bonne entente, les échanges de tendresse dont Lahonce et Hélène lui offraient le spectacle, se réveillèrent après la naissance de Charlie, quand la première fougue d'affection entre les jeunes gens se fut un peu refroidie.

Sa manie de douter le reprenait; et inconsciemment, comme acharné par une impérieuse habitude, il s'occupa à soupçonner sa fille, à l'épier en cachette, à la surveiller ainsi qu'une épouse suspecte.

Bien que Mme Lahonce ne prêtât par sa tenue à aucun blâme, il notait anxieusement ses démarches, ses paroles, les hommes avec qui il l'avait vue causer dans le monde, les préférences qu'elle avouait envers tel ou tel; et là-dessus il dressait des hypothèses, édifiait des romans, inventait à Hélène des liaisons galantes dont il l'innocentait ensuite, faute de preuves, pour lui en attribuer d'autres qu'il jugeait plus croyables.

Jamais il ne confiait à Pierre ses observations, malgré l'envie qu'il avait de le mettre en garde.

Il se piquait d'abord loyalement de ne pas accuser sa fille sur des données aussi fragiles; et puis, tout en plaignant Lahonce de n'être pas plus avisé, plus clairvoyant, plus soucieux de sa défense, il eût rougi de dénoncer Hélène à cette jalousie dormeuse, de prendre parti contre une femme, contre sa fille en faveur d'un étranger.

Pourtant, jusqu'en 1880, ses délicates recherches, son inquisition ouatée de mystère ne lui avaient procuré aucun indice probant, aucun témoignage positivement défavorable.

Il déplorait seulement le ton bref de révolte et d'agacement dont Hélène accueillait ses questions tortueuses; et il se demandait s'il fallait apercevoir, dans cette impatience à être interrogée, le signe d'un irrespect tout moderne ou la marque d'une culpabilité en émoi.

Mais il ne possédait sur le cas de Lahonce nulle certitude et il se fatiguait d'une pourchasse aussi difficile et infructueuse. Il fallut la survenue de Vincent Favierres, présenté par Mme de Jehandy, pour le ranimer au jeu.

Il redoubla d'attention alors, multiplia les ruses d'espionnage, les pièges de conversation; et dès 1880, quoique n'ayant rien découvert de décisif, il ne chercha plus, ferma l'enquête. Sûr que Favierres était l'amant d'Hélène, l'inéluctable et premier amant qu'il redoutait tant pour sa fille, il s'installa, se terra dans cette conviction comme dans un inexpugnable refuge de pensée d'où il verrait l'aventure se dérouler selon l'ordre normal pour finir par le ridicule ou par le désastre; et depuis lors, il attendait, dans une mélancolie tranquille, la suite d'événements qu'en conscience il se louait d'avoir tout fait pour éviter.