—Du reste, actuellement, il ne s'agit pas de cela entre nous... Il s'agit de l'avenir... Parlons franchement, mon cher enfant... Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire?

Lahonce exposa en balbutiant de fureur toutes les intentions qu'il avait de tout faire: corriger Favierres en premier lieu,—après, la séparation, et après, le divorce, dans un an ou deux, quand les Chambres l'auraient voté.

M. Brodin se récria, chicanant d'abord sur les dates:

—Dans un an, dans deux ans!... Ah! bien oui!... J'ai mes renseignements, moi... C'est une question que je suis avec le plus vif intérêt... Dans deux ans?... Dites quatre ans, cinq ans... Peut-être jamais! Tenez, nous sommes en 82... Eh bien, je vous fais un gentil petit pari qu'en 86 la loi ne sera pas encore votée...

Et l'intention de divorce ainsi provisoirement écartée, rejetée à l'effrayant incertain des années et des années lointaines, il s'évertua à détruire, à ébrécher une à une les autres armes de pacotille que Lahonce avait choisies hâtivement dans l'arsenal public de la tradition.

Il parlait d'une voix saccadée, s'effondrant parfois au chuchotement, sous une pression de mélancolie trop lourde, car il se contraignait pour excuser cette femme coupable, sa fille,—cette adversaire satanique issue de son propre sang, et surtout il souffrait du son des phrases qu'il se trouvait obligé à dire.

C'étaient précisément les phrases qu'autrefois les Tence coalisés, les amis du baron suppliants avaient proférées pour vaincre son courroux; et de les écouter même prononcées par sa voix, cela lui faisait l'impression d'une de ces mélodies anciennes, entendues aux temps malheureux, et dont les notes plus tard répétées emplissent soudain notre âme d'une dense ombre de deuil, y soulèvent soudain en opaques tourbillons la noire poussière au repos des souvenirs mauvais.

Lorsqu'il parvint à l'argument de l'enfant, il pleurait presque d'avoir revécu si vite ces interminables atroces moments de jadis, et sa voix tremblait, charriait des larmes, en invoquant l'affection de Lahonce pour son fils, les devoirs dus au pur petit Charlie:

—Non, il ne faut pas, affirmait-il avec une sincérité dont Pierre se sentait tout ému, il ne faut pas que ce petit sache jamais ce que sa mère a été, ce que sa mère a fait, ce que sa mère a commis... Mais imaginez-vous qu'un jour il l'apprenne, qu'un jour quelqu'un vienne lui dire: «Votre père a quitté votre mère parce qu'elle...»... Imaginez-vous cela, mon cher Pierre? Non, vous ne pouvez pas permettre que votre fils ait un jour une douleur, une honte pareille... Vous n'avez pas le droit de lui préparer un tel coup, à ce pauvre petit... Et, pour le lui éviter, vous n'avez qu'un moyen, vous le savez: oublier, anéantir tout cela sous le silence, pardonner!

Puis, après une pause, il ajouta d'un ton commémoratif, historique: