Il prit par prudence un temps pour le cas où Favierres n'eût pas été de son avis, lui eût contesté brutalement ce droit dont il usait. Mais le compositeur demeurait le regard fixe, la tête baissée, vers la rougeoyante palpitation du bois qui luisait, dans la cheminée, derrière les jambes écartées de M. Brodin. Il n'écoutait plus le vieillard, retenu par une idée folle, absorbé dans le désir absurde d'essayer de revoir Hélène, de ne pas partir sans l'avoir revue, sa malheureuse amie, qu'il devinait maintenant à gémir, à se désoler sous les outrages et les reproches, tout près, à côté, dans quelque pièce voisine.
M. Brodin, qu'enhardissait ce silence, poursuivit, en piétinant à petits pas devant la cheminée:
—Ah! ah! pardieu, vous ne pensez pas comme moi!... Je vous connais, allez! Je connais cela! Vous trouviez tout naturel, n'est-ce pas? de vous introduire chez un homme, de lui capter son amitié, de vivre chez lui, de manger ses dîners, et enfin de lui détourner sa femme... Oui, vous trouviez ça propre, élégant, honnête! Ha! ha!... C'est ce que vous appelez, vous autres, de l'amour, de la passion... C'est ce qui est admis, hé? C'est ce qui se fait?... Eh bien! Monsieur, ces choses-là ont un autre nom, dans le langage des braves gens... Ces choses-là, voulez-vous que je vous dise comment cela s'appelle?
Il ne put réaliser sa proposition. Favierres l'avait saisi par le bras, l'arrêtant court dans son piétinement, et d'une voix exaspérée lui murmurait:
—Monsieur Brodin... taisez-vous... taisez-vous, je vous en prie!...
—Que je me taise? protesta mollement M. Brodin.
—Oui, taisez-vous!... Vous savez bien que si je n'aimais pas votre fille comme je l'aime, si je ne préférais tout à un scandale qui pût lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrière ces portes, je ne sais pas où, là où il se cache, enfin, et qu'alors je me serais bien chargé qu'il ne puisse plus vous charger de ses intérêts... Vous comprenez?...
Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M. Brodin. Le vieillard se débattit en secousses apeurées et rageuses.
—Ah! laissez-moi, Monsieur!... Voulez-vous me laisser, nom d'un chien!
D'une secousse plus vive, il s'était dégagé. Il maugréa en se frictionnant son bras meurtri: