Il venait alors de remporter son premier grand succès avec cette cantate d'Hymnis, jouée au concert de la Société artistique et qui, d'un coup, à trente-cinq ans, lui avait assuré cette renommée copieuse et tranquille où il vivait depuis lors, ses authentiques lettres de noblesse dans l'aristocratie des musiciens connus.
Tout de suite, au premier regard, aux premiers mots, il avait deviné qu'il plaisait à Mme Lahonce; et il s'était de même facilement laissé séduire par cette jolie femme élégante, aux paroles savamment complimenteuses, aux larges yeux humides, tendres et sans défense.
Sur sa prière, il lui avait, le surlendemain rendu visite, il l'avait revue ensuite en une seconde soirée. Ils causaient d'abord musique, car Mme Lahonce était douée d'une intuition musicale très délicate, possédait un talent de pianiste naturel et aisé. Mais bientôt, dans leurs regards, ils avaient lu une harmonie autrement simple et violente que celle des mélodies dont ils parlaient: l'harmonie des désirs fervents et qui se veulent. Il s'était enhardi à lui dire qu'il l'aimait. Elle ne s'était pas offensée, pas marchandée, accédant toujours à toutes ses demandes; et au bout de deux semaines elle s'était donnée, généreusement et instinctivement offerte, parmi des pleurs soulagés, dans une hideuse chambre d'hôtel, choisie par lui au hasard, à l'improviste, un soir de fin d'hiver, après une promenade à deux dans des quartiers lointains et misérables.
Au commencement, il ne l'aimait pas. Il la prenait uniquement parce qu'elle était jolie, complaisante, et il n'accordait aux rendez-vous que le temps de ses loisirs; il évaluait l'aventure, d'après la rapidité de l'abandon, comme une de ces liaisons agréables et fragiles qu'on brise aussi vivement qu'on les a contractées.
Mais peu à peu il se sentait davantage captivé, touché par la sincère affection que lui prodiguait Mme Lahonce, par la dévotion de cœur qu'elle lui révélait plus audacieusement à chaque rencontre.
Il comprit tout à coup quelle erreur de fatuité il avait commise en dédaignant jusque-là une tendresse si ardente en sa discrétion; et un matin, comme Mme Lahonce arrivait au rendez-vous, il se jeta à ses genoux, lui confessa, en lui embrassant les mains, sa honte de l'avoir tant méconnue, implora, ainsi qu'un enfant fautif, son pardon. Elle répondit d'un ton mélancolique: «Oui, je ne vous disais rien... Mais je m'en apercevais bien... je savais bien que vous m'aimiez mal!...» Ils terminèrent la journée, chastement, sans presque parler, à se regarder, à se reconnaître, comme une pure journée de fiançailles. Et, à partir de ces aveux, ç'avait été entre eux la haute et supérieure union que crée, nourrit, et fortifie dans les cœurs aimants, la passion sûre et réciproque.
L'amour vrai a sur les désirs cette supériorité qu'il est actif, inquiet et ambitieux. Tandis que les désirs sont bornés et lâches, satisfaits aussitôt qu'assouvis, l'amour paraît aux amants toujours mécontent, toujours au-dessous de ce qu'il espérait, toujours resté trop loin d'où il voulait attendre. C'est comme une œuvre d'art exigeante et jamais achevée à laquelle travaillent continuellement, dans le bonheur ou dans l'angoisse, deux artistes associés; c'est un chef-d'œuvre que ne se lassent jamais d'orner et de ciseler ceux qui se sont jurés un jour de le parfaire.
Favierres et Mme Lahonce passèrent ainsi les deux années qui suivirent à rendre leur passion plus belle et plus charmeuse. Ils se donnèrent d'abord l'un à l'autre ce qui manquait à chacun; ils se rapprochèrent graduellement dans une perfection semblable où ils s'appliquaient tous deux, sans relâche.
Mme Lahonce était un peu frivole, avait fréquemment sur les personnes, sur les choses de la vie, des opinions superficielles, mondaines, dénuées de recherche; et elle subit de bonne grâce les remontrances que Favierres lui en faisait, l'habitude à laquelle il la pliait de scruter les âmes et les intentions, de ne juger les gens qu'avec réflexion, sur leur valeur intime et non sur leurs dehors.
Et, de son côté, le compositeur se corrigeait progressivement de tous ses préjugés haineux, de cet égoïsme et de cette irritabilité d'homme de métier, de cette involontaire et méprisante aversion pour le monde qui, bien des fois, avaient choqué Mme Lahonce. Elle le voulait doux, indulgent, affable; et il le fut. Elle désirait qu'il allât dans les maisons qu'elle fréquentait; et il s'y montra. Elle avait enfin demandé qu'il se présentât au cercle dont tous ses amis, à elle, étaient; et il fit admettre sa candidature.