Après un an de liaison, ils s'étaient, de cette façon, délivrés, dépouillés de toutes ces rugosités de caractère, adverses et natives, qui sont, de coutume, entre amants, la cause cachée des blessures et des froissements pernicieux. Ils devenaient de jour en jour plus proches, plus en accord, plus à l'unisson, puisque leurs pensées étaient maintenant désarmées contre l'entente sans cesse renouvelée qui scellait leurs deux cœurs; et un moment vint où ils s'aimèrent comme deux époux fidèles,—comme deux époux dévoués qui se sont cherchés, choisis et adoptés, pour traverser la vie ensemble.

Le petit appartement du boulevard Péreire où, tous les jours, Mme Lahonce voyait son ami, ne ressemblait en rien à une garçonnière. Il l'avait meublé, sur ses indications, de meubles sobres, d'étoffes gracieuses et sans éclat; et chaque semaine, Mme Lahonce ajoutait à cet air d'intérieur choyé, à cet air habité et de home qu'avait l'appartement, en apportant de menus objets, des bibelots de toilette, des passementeries et des ornements qui signaient les meubles, les murailles, comme de sa signature personnelle.

Dans une des pièces, un piano se dressait sur lequel Favierres exécutait ses compositions nouvelles, pour les soumettre au jugement attentif de Mme Lahonce, ou bien travaillait, improvisait en l'attendant.

Il lui lisait aussi les articles de critique musicale qu'il donnait à la Lyre moderne, discutait avec elle si elle n'approuvait pas, ne publiait jamais une ligne sans avoir eu son avis préalable.

De sorte que le temps qu'ils n'employaient pas à s'aimer, ils le passaient à s'entr'aider, à être amis l'un pour l'autre, à se grandir dans l'intérêt de cette tendresse qu'ils souhaitaient cultivée toujours par des mains plus dignes et plus enviées.

Pour ne pas troubler ces heures de paix, ils étaient convenus cependant de ne parler que le moins possible de ce qui les empêchait de s'appartenir entièrement: Hélène de son mari, Favierres de sa femme. C'étaient, pour eux, les personnages mauvais que ces êtres trompés et haïs, les ombres funestes et douloureuses dont on n'ose pas prononcer le nom.

Ni de la confiance de l'un ni de la docilité de l'autre, Favierres et Mme Lahonce ne pensaient avoir quoi que ce fût à craindre. Mais ils préféraient se taire l'existence de ces ennemis, les omettre dans leurs propos, n'évoquer que par nécessité ces personnes, symboles de gêne et de servitude.

Et s'ils mentionnaient quelqu'un qui ne fût pas eux deux, ils causaient alors le plus souvent du petit Charlie, de l'affectueux et admiratif petit Charlie, qui adorait Favierres presque à l'égal de sa mère, et que le compositeur s'était pris à chérir comme son enfant, par amour même de Mme Lahonce.

«Mais non!... Non, c'est impossible!... Non, cela ne se peut pas!» murmurait Favierres qui ne voulait pas croire à l'inconcevable fin de ces joies, de toute cette vie de bonheur secret, de toutes ces béatitudes perdues, que rien ne remplacerait.

«Non, non, c'est impossible... Elle me reviendra... Il le faut... Elle saura... Elle est brave... Elle trouvera moyen!...» répétait-il d'une voix rauque, détrempée par les sanglots. Et il s'enfonçait dans le front ses ongles, comme pour arracher, déchirer l'horrible conviction contraire qui le ravageait là-dessous.