Mais la voiture tournait à gauche, s'arrêtait, les roues grinçant aux pavés du trottoir, devant la grille grise d'une maison silencieuse.
Favierres descendit, paya le cocher, et ayant poussé la lourde porte de fer, il s'avança d'un pas pesant, le long de l'étroite allée cailloutée qui menait à sa maisonnette.
C'était une petite bâtisse à un étage, blanchâtre, maigre et comme étouffée entre les deux murailles de moellons jaunes dont la dominaient, à droite et à gauche, les vastes propriétés voisines.
En bas, une large pièce, servant de salon et de cabinet de travail à Favierres, s'ouvrait par deux hautes portes-fenêtres à petits carreaux dépolis, sur un jardinet en boyau,—un boyau moins resserré pourtant que l'avenue de l'entrée et divisé en deux portions distinctes: la partie de devant plantée d'arbustes à fleurs et de deux frêles châtaigniers, la partie d'arrière faite de terre brune où poussaient quelques légumes rares, bordée de fils de fer, de treillages quadrillés où s'enchevêtraient des ramures de poiriers, de pommiers et des branches minces de vigne. Alentour serpentait une allée recouverte de cailloux criants et fins; et au fond un mur sale bornait tout l'horizon.
En pénétrant dans le salon, Favierres jeta sur un divan son paletot, son chapeau; puis, après avoir allumé les appliques du piano, il se laissa choir dans un fauteuil, les jambes croisées, et à la lueur solitaire et funèbre des bougies, qui montrait l'obscurité des choses plus qu'elle ne l'éclairait, il se mit à examiner rêveusement cette pièce familière, comme le réclusionnaire inspecte la cellule inconnue où ses jours doivent passer, loin de tous, sans fin et dans la peine.
Il contemplait, avec une stupeur désespérée, ces vulgaires meubles de palissandre, ces étoffes usées à des endroits, et par terre la peau de tigre à dentelures de drap rouge, dont la tête défoncée s'aplatissait piteusement, comme assommée à coups de talon. Il se disait qu'il vivrait toujours ici désormais, parmi ces objets vilains et pauvres, que ce serait là qu'il demeurerait toujours captif—captif du malheur, captif de sa souffrance.
Et tout à coup, comme il entendait un piétinement à l'étage supérieur, dans la chambre de Mme Favierres, il se rappela sa femme, celle qu'il lui faudrait subir jusqu'à la mort, celle qui serait jusqu'au bout pour lui la gardienne, la geôlière, la spectatrice exaspérante et forcée de sa captivité.
«Ah! si seulement j'étais seul, si je pouvais être seul... S'il n'y avait pas celle-là par-dessus tout!»
Jamais autant qu'en ce moment il ne l'avait abhorrée, jamais il n'avait désiré d'une façon aussi nettement criminelle, aussi fermement scélérate, sa disparition totale, son départ sans retour.