Depuis longtemps, cependant, il ne l'aimait plus. Depuis longtemps déjà, il l'avait réduite au rôle subalterne de gouvernante, d'intendante de son logis; et s'il était flatté qu'on lui fît des visites, qu'on lui rendît les politesses dues à la femme d'un homme considéré, il évitait par contre de l'emmener chez ses amis mondains, esquivait pour elle les invitations, ne voulait pas qu'elle lui causât la crainte continue des agacements, des humiliations, en exhibant dans les dîners, les soirées, la médiocrité de sa mise, la timidité de ses manières, toute sa gaucherie enfin de ménagère défraîchie et bourgeoise.

«Oui! songeait-il, en marchant sous l'excitation de la rêverie... Oui, si j'étais seul, si j'étais libre... Si je ne l'avais pas épousée... Mais voilà!...»

Il se souvenait comment, de degrés en degrés, il était descendu avec elle au mariage, en faisant d'abord sa maîtresse—une maîtresse de hasard trouvée parmi les choristes d'un concert du dimanche où elle chantait, sa semaine de travail chez un couturier terminée—une maîtresse qu'il comptait garder quinze jours, un mois, et qui lui était restée pour la vie; il se souvenait comment, en somme, il l'avait aveuglément épousée, six ans auparavant, juste après la mort de sa mère, par peur de la solitude, par inexpérience veule et par découragement.

«Ah! si j'avais su... si j'avais su!»

Et il revoyait, heure par heure presque, la progressive déchéance de cette Valérie Grimart devenue, par l'aide des circonstances, Mme Favierres, Mme Favierres pour toujours.

Encore, avant de connaître Mme Lahonce, il n'était que froid envers la pauvre créature, dédaigneux et sans égards. Il lui en voulait d'avoir entravé, terni son existence brillante d'un lien grotesque et superflu. Il lui en voulait de ne plus pouvoir l'aimer, de l'apercevoir telle qu'elle était, telle que la lui dévoilaient l'habitude et le temps: flétrie, commune, banale de goûts, de façons, de tendresse, et soumise en servante à ses grossiers ouvrages.

Mais du jour où il avait commencé à chérir réellement Hélène, sa froideur s'était changée en haine, son dédain en mépris. Il avait malmené sa femme par amour, l'avait détestée de toute la vigueur de sa passion, l'avait torturée comme par une superstition sentimentale et vengeresse—comme si chacune des duretés, des méchancetés réfléchies dont il la tourmentait eût été une offrande de cœur à Mme Lahonce, une action de grâces à l'amie préférée. Et peu à peu même, dans cet esprit de fanatisme amoureux, il en était venu à rougir des mouvements de pitié, des velléités de regret que lui inspirait parfois la résignation servile et muette de sa femme sous les outrages et les cruautés. Il éprouvait des remords de l'avoir embrassée plus affectueusement après une algarade trop vive, de l'avoir paternellement consolée si elle pleurait tout d'un coup; et le lendemain ou quelques heures plus tard, il ressentait un besoin craintif de racheter ces défaillances, ces manquements à Mme Lahonce, par un redoublement de sévérité grincheuse et d'insultante tyrannie.

«Allons, conclut-il, une cigarette encore avant de dormir!»

Il s'était approché du piano pour allumer sa cigarette, mais soudain, comme hypnotisé, il demeura à contempler une de ses bagues qui reflétait la lueur des bougies et fulgurait dans l'ombre,—un anneau tressé d'or et de platine, que censément Charlie lui avait donné, pour sa fête, le mois précédent. Charlie! Un aussi qu'il ne reverrait plus, dont il ne sentirait plus autour de son cou les bras embrasseurs et gamins, dont il n'aurait plus les gentils baisers fougueux, dont il n'aspirerait plus la douce haleine d'enfant toute neuve et framboisée. Et il l'appelait tendrement, murmurait inconsciemment:

«Mon petit Charlie!... Mon bon vieux Charlie!...»