Et puis le calme de ce Versailles bourgeois qu'est le parc de Neuilly plaisait plus à sa sauvagerie de souffrance que les rues tapageuses de la ville.
C'était sur les larges trottoirs humides et déserts la tristesse solennelle des premiers jours d'octobre. Le ciel noir, chargé de nuages, laissait ternes et moroses les grands arbres du bord, malgré le plumage rouge et jaune, le gai plumage d'ara, dont les avait parés l'automne. Les pas s'assourdissaient dans le tapis beige et moelleux des feuilles mortes. Des maisons blanches, des propriétés blanches dissimulées sévèrement au fond des jardins devinés, derrière les auvents gris ou verts des hautes grilles à pointes—de ces habitations riches et paisibles, nul bruit, nulle voix ne s'élevait pour troubler le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant, s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix et de mélancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux gouailleries, à toutes les blagues injurieuses des personnes honorables.
«Ah! oui, songeait-il, avec ma tête, avec la tête que j'ai, il n'aurait plus manqué que cela d'aller à Paris... Bon si j'avais perdu ma femme, ma femme légitime, ma vraie femme, celle que je déteste, enfin... Alors on aurait trouvé ça tout naturel de me voir des yeux en larmes... On n'aurait pas eu assez de consolations, de condoléances, de «Pauvre ami!» pour compâtir à ma douleur... Mais non, je n'ai perdu que ceux à qui toute ma vie était dévouée... Je n'ai perdu que mon unique bonheur, je n'ai perdu que ma maîtresse, comme ils disent, que le fils de ma maîtresse aussi,—tout bonnement... Et cela, pas moyen de l'avouer, pas moyen d'en pleurer devant le monde... C'est défendu... Et si c'était permis, ce serait ridicule... Pleurer pour une maîtresse perdue!... La belle affaire!... On en reprend une autre... Et tout est dit!...»
Il s'indignait à préciser ces idées, à se découvrir si isolé, si réprouvé, si désarmé contre tous, dans l'exaltation de son amour exceptionnel et effréné.
«Mais allez donc expliquer ces choses-là à un père de famille, à un brave homme, à un M. Brodin... Il vous traitera de bandit, d'aliéné, de coquin... comme l'autre a fait pour moi hier!...»
Et peu à peu, sa colère sombrait dans le découragement au spectacle de ce monceau de joies en ruines auprès duquel il végéterait désormais, à la pensée de ce néant d'affection où s'abîmerait maintenant sa carrière sans but.
«Le monde!... Ah! je m'en moque bien du monde!... On ne m'y repincera plus dans le monde, chez tous ces gens qui me méprisent ou qui me jalousent... Le monde?... A quoi bon? Pour y voir des femmes qui ne seront pas Hélène, des enfants qui ne seront pas le petit?... Merci! Plus rien à faire par là... Et de l'autre côté non plus, du reste... Le travail me dégoûte... Je ne pourrai plus travailler... jamais!... Je le pressens... Non, ma vie est fichue, c'est bien simple, absolument fichue!...»
Il arrivait devant chez lui, et tout de suite, il se rendit à la cuisine où, par la fenêtre entr'ouverte, il avait aperçu Mme Favierres qui surveillait les préparatifs du dîner.
—Il n'est rien venu pour moi? questionna-t-il d'une voix brève.
—Non, rien, mon chéri! fit affectueusement Mme Favierres.