Il s'était élancé dans le salon, fermait la porte à clef et, sans se dévêtir, il approcha vivement l'enveloppe d'une lampe posée sur la table. L'écriture était celle de Mme Lahonce. Il déchira, debout, l'enveloppe et lut:
«Je ne sais pas ce que je vais t'écrire, ni si je vais pouvoir, ni si on me laissera finir, mon ami chéri, mon ami plus cher et plus chéri que jamais... Je vais t'écrire au hasard, comme je pourrai... Excuse-moi... Il est deux heures et je profite de ce qu'on est sorti un instant pour t'envoyer un peu de mes pauvres nouvelles... Mais on peut rentrer d'un moment à l'autre... Alors, que je te dise d'abord ce qu'il y a de plus triste... Nous partons demain matin en voyage... Nous partons pour Londres... Nous n'y resterons pas... Nous en repartirons immédiatement pour aller à l'île de Wight... Pour combien de temps? Je l'ignore... On ne veut pas le dire... Ma main tremble... Je ne vois plus ce que j'écris, parce que je pleure... Ah! mon chéri, ce que j'ai subi depuis hier!... Et les injures et les scènes, et on, et mon père et ma mère!... C'était à devenir folle!... Sans notre cher petit Charlie, sans l'espoir que j'ai, que je conserve malgré tout de te revoir un jour, mon grand Fav, je me serais tuée, j'aurais bu du laudanum, j'aurais fait n'importe quoi pour ne plus les entendre, pour leur échapper... Mais ce qu'ils me disaient de moi, de ma conduite, ce n'était rien encore... C'était ce qu'ils me disaient sur toi, mon grand ami chéri, c'étaient toutes les infamies qu'ils déversaient sur toi qui m'assassinaient, qui m'exaspéraient!... J'aurais voulu pouvoir leur crier qu'ils étaient des misérables, les étrangler, leur arracher la langue... J'aurais voulu leur dire comme tu m'aimais et comme tu avais divinement su faire que je t'aime... J'ai déchiré un mouchoir, je l'ai mis en lambeaux avec mes dents pour ne pas répondre... Je te l'ai gardé... Je te l'apporterai un jour... Tout est arrivé par la faute de Juliette... Tu me disais hier que j'avais tort de me fier à elle!... Mais quand on aime, on n'a pas confiance dans les gens, on a bien mieux: on a besoin d'eux... On se livrerait à son pire ennemi s'il pouvait vous servir à ce que l'on désire... Maintenant, l'a-t-elle fait exprès? Je ne crois pas... Mais, tout de même, je l'ai en horreur, cette femme... D'ailleurs, on veut renvoyer tous les domestiques, même Nanette, ma vieille nourrice, qui ira chez mes parents... Papa dit que c'est une maladresse de renvoyer les gens, qu'ils raconteront l'histoire partout... Mais on s'obstine à vouloir les renvoyer... Du reste, depuis hier, papa et on passent leur temps à se disputer... Toute la matinée, je les ai entendus crier dans le salon... Je suis anéantie de souffrance, d'émotion et de peur... J'ai déclaré que je voulais me séparer... Papa n'a rien voulu entendre de cela... Et ç'a été une autre scène... Et puis, si je me séparais, on m'enlèverait sûrement Charlie... Si tu l'exiges, je me résignerai bien à ce sacrifice... Mais toi-même tu en souffrirais, toi mon grand Fav qu'il aime tant et que je veux qu'il revoie... Ce matin, tu ne te doutes pas comme il a été bon et affectueux, cet ange!... Il pleurait de me voir pleurer... Il buvait mes larmes en m'embrassant... Heureusement je l'emmène avec nous... Nous partons seuls, sans femme de chambre, sans domestique, sans Nanette, complètement seuls... Je tâcherai que nous revenions le plus tôt possible... Mais c'est si difficile!... On est si furieux, si mauvais, si changé!... Quel malheur tout de même, mon grand ami chéri!... J'essaierai de t'écrire de là-bas... Papa tout à l'heure m'a dit que tu me demandais pardon... Pardon de quoi?... De m'avoir tellement aimée!... C'est fou!... Aie confiance en mon courage, en mon cœur... Ne souffre pas trop... Ne te désespère pas... Nous nous reverrons, j'en suis sûre... Je te dirai même une idée que j'ai. Voici mon idée...»
La lettre s'arrêtait là, brutalement interrompue par la survenue sans doute de on ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.
Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le papier à ses lèvres.
«Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime!» murmurait-il; et il sentait dans sa poitrine son cœur délié s'étirer, se détendre, comme sous l'onction d'un baume.
Il relut deux fois encore, trois fois la lettre. Il avait un sourire apitoyé à certains endroits, à certaines expressions de fougue et de fureur. Il se représentait les scènes que chaque phrase évoquait, Hélène dans des attitudes d'indomptable héroïne, et les halètements de ses seins sanglotants ou révoltés. Puis il cherchait à compléter les lignes de la fin, à parachever cette idée seulement promise, cette idée de ruse et de joie dont il avait soif maintenant comme d'une dernière gorgée d'espoir; il se surexcitait de nouveau sans trouver.
«Bah!... Je ne réussis qu'à me faire du mal... C'est absurde!... Attendons!... Il n'y a qu'à attendre!...»
Et il monta se coucher.
Dans le lit d'acajou proche du sien, Mme Favierres lisait à la lueur d'une basse lampe à pétrole, une collection de feuilletons du Petit Journal.
—Eh bien! mon chéri? demanda-t-elle discrètement... Ta promenade a-t-elle été bonne?...