Puis, le dîner terminé, il s'installa à les lire, dans le salon, en face de Mme Favierres qui cousait, ourlait des torchons, de l'autre côté de la table, et n'osait pas parler, car déjà elle s'était, au dessert, attiré une rebuffade pour de timides questions sur le titre des livres.
Il avait eu cette idée de se consoler, de se distraire en suivant, en accompagnant Hélène par la pensée, en s'aidant des gravures et des descriptions afin de la voir, par delà les mers, dans cette île verte et tiède où on l'avait emmenée captive. Et le lendemain il employa encore la journée et la soirée à étudier ses guides, à apprendre les régions et les sites, à planter dans son imagination les décors délicats ou rustiques dans lesquels Mme Lahonce promenait sa tristesse.
Où était-elle, la forte et charmante amie? Dans quelle station de l'île, dans quel hôtel et dans quelle chambre? A Ryde, à Shanklin, ou à Ventnor, à Freshwater près des grottes brunes, ou à West-Cowes peut-être, au port plein de yachts blancs?
Il se la figurait toujours au fond d'un landau découvert, avec la sévère mine de mélancolie qu'il lui connaissait, Lahonce tout sombre aussi à sa gauche, Charlie vis-à-vis d'eux—parcourant des routes propres, bordées de cottages roses, des pays de verdure moite et grasse, ou longeant des falaises rousses au pied desquelles la mer noire écumait dans les rocs.
Mais au bout de quelques jours, l'inquiétude le reprit. Mme Lahonce n'écrivait pas. Il recommença à s'impatienter, à se tourmenter, à s'imposer chez lui d'énervantes et oisives factions d'attente, guettant la lettre espérée comme le naufragé guette les vivres, souhaitant avec une ferveur de moribond des nouvelles, des aliments pour sa confiance agonisante, pour sa mémoire où le souvenir de Mme Lahonce, où la réalité de son amie pâlissait, dépérissait, s'anéantissait en une vague et glaciale image de keepsake. Et il avait chaque jour des crises de larmes ou de colère, des accès de douleur enfantine qui lui faisaient maudire Hélène à voix basse, tout en l'invoquant.
Enfin, un matin, comme il se réveillait en sueur, après d'affreux cauchemars de rupture et de mort, Mme Favierres lui plaça dans ses mains engourdies une lettre, une lourde lettre mauve, où il déchiffra aussitôt l'écriture de Mme Lahonce, au-dessous d'un timbre étranger.
Il s'était, d'un bond, redressé sur son séant et dès que Mme Favierres fut sortie, il arracha fébrilement la lettre de l'enveloppe et lut:
«Ryde, mercredi 11 octobre 1882.
«C'est grâce à ma souffrance, grâce à mon amour, que je puis enfin t'écrire, mon grand ami chéri. Hier soir, j'étais si lasse, si exténuée, si malade de tout ce que j'endure depuis huit jours que le docteur m'a ordonné de garder la chambre aujourd'hui. On est parti avec Charlie faire une courte promenade à cheval. C'est le premier moment de solitude, de liberté qu'on m'ait laissé depuis notre arrivée ici. Et tu comprends, mon grand Fav, comme je l'aime, comme je la bénis, comme je l'exagère cette maladie visible, cette maladie reconnue à qui je dois de pouvoir t'écrire, de pouvoir t'envoyer dans ton triste ermitage un peu de consolation et d'amour. Tu as dû être surpris, inquiet, pauvre aimé, de ce long silence. Tu as dû douter de mon énergie et de ma tendresse, n'est-ce pas? Ah! si tu savais pourquoi, à cause de quoi, j'ai été empêchée de t'écrire!... Mais je n'ai pu faire autrement que je n'ai fait... Il a fallu que je fasse ce que j'ai fait... Et maintenant le courage me manque presque de te le dire, car je songe à la douleur et à la joie que je vais en même temps te causer. Je voudrais pour ces aveux avoir ta tête sur ma poitrine et ton oreille près de mes lèvres, être à portée d'étouffer sous mes baisers tes paroles de reproche ou tes injustes plaintes... Car je t'ai menti, mon grand ami chéri, je t'ai menti pour notre bonheur et pour le calme de ton cœur... Je t'ai menti en te jurant autrefois que j'étais à toi seul... Je puis bien te l'avouer, je puis bien te le dire maintenant que c'est fini, maintenant que plus jamais cela ne sera... Oui, mon pauvre aimé avant ce terrible drame, j'ai subi de la part de on bien des choses odieuses que je te cachais par amour... Je les subissais dans la rage, la froideur et la honte... Seulement, je n'osais m'y refuser, je n'osais par mes refus risquer les soupçons et le reste... Mais ici, mais quand on a su, alors, je n'ai plus rien craint, j'ai résisté, j'ai lutté, je me suis battue instinctivement comme une vierge qu'on viole. J'ai mordu, griffé, fermé mon corps de toute la surhumaine force de ma passion... Et, deux soirs de suite, ç'a été dans la nuit deux luttes sauvages et presque silencieuses où j'ai triomphé... Depuis on m'a laissée tranquille, on ne m'a plus rien demandé, et j'ai senti que j'étais sauvée de ces horreurs pour toujours... Mais depuis aussi, ce n'a cessé d'être des menaces épouvantables, une surveillance de garde-chiourme, un continuel espionnage de tous mes actes et de tous mes instants... Depuis, je n'ai plus été seule une minute, plus une minute hors de ses regards mauvais... Ai-je eu tort, mon Fav, dis-moi?... Peut-être!... Mais je ne pouvais plus, je n'avais plus de prétexte à pouvoir, je te jure que je ne pouvais plus!... Tu n'attends pas, mon grand ami chéri, que je te parle de notre vie ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je n'entends rien... Je ne me promène pas... On me promène... On me promène comme ces malades dans le Midi, ces malades blêmes qui passent dans des voitures avec des châles, des airs frileux, des yeux hébétés et vides... C'est même à peine si je réponds à notre bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garçon que jamais... L'autre jour, dans une excursion, il a parlé de toi, il a déclaré qu'il voudrait bien que tu fusses là, que cela te plairait joliment à toi qui aimes tant la campagne... Je défaillais de frayeur, je croyais qu'on allait dire sur toi quelque abomination ou défendre à Charlie de prononcer ton nom... Mais on n'a pas entendu ou on a fait semblant de ne pas entendre... A part, d'ailleurs, qu'on ne m'adresse la parole que pour me menacer de nous tuer tous les deux, de nous casser la figure et tout ce qu'il y a en nous de cassable, on se plaît assez ici, on ne parle pas de partir... De sorte qu'avec les complications en plus que je t'ai dites, je renonce peu à peu à la chère idée que j'avais et que dans ma dernière lettre je n'ai pas eu le temps de te dire... Oui, mon grand Fav chéri, j'avais l'intention délicieuse et brave de te faire venir ici en cachette, ici ou plus tard à Londres, quand nous y serions... Mais plus j'y pense avec désir, plus cette idée me semble maintenant funeste et périlleuse... J'entends des pas dans l'escalier... J'ai peur... On vient du côté de ma chambre... Adieu, mon pauvre aimé... Je te récrirai si je peux... Crois en moi et sois heureux...
«Ton éternelle amie,