«H.»
Favierres resta, au premier moment, abasourdi de la révélation, ne ressentant d'abord que le nouvel affront, l'outrage de surcroît qu'elle lui apportait:
«Ainsi elle m'avait menti... Elle me mentait... Et ce goujat de Lahonce me trompait comme je le trompais... Pouah! Cette brute, ce lourdaud!... Pauvre amie! Quelle horreur!»
Puis, comme rejetant ce souci retardataire au casier des douleurs classées et mortes:
«Bah! tant pis!... Puisque c'est fini!... Puisqu'elle s'est délivrée!... J'ai bien d'autres souffrances à souffrir que celle-là!...»
Et, tout en s'habillant, il se mit à calculer les frais que lui coûterait un voyage à Londres, les sommes dont il disposait et celles qu'il lui faudrait toucher.
Il passa la semaine à ces amusantes et réconfortantes combinaisons de déplacements, consultant les guides, les indicateurs, comme s'il eût été sur le point, à la veille de partir sûrement; et souvent il allait à Paris pour chercher un objet de toilette, des livres, des cigares ou des parfums qu'il voulait emporter.
Il était donc tout prêt, quand, le mercredi suivant, il reçut par le premier courrier, une lettre de Mme Lahonce qui l'invitait à venir la rejoindre. Hélène écrivait:
«Londres, mardi 17 octobre 1882.
Nous sommes ici depuis deux jours, mon grand ami chéri. J'ai juste cinq minutes à moi pour te dire que j'ai besoin de toi, que je te veux, que je te supplie de venir. Il est question maintenant que nous allions pendant un mois à Brighton. Là, il serait impossible que tu viennes. Je suis désespérée. Deux mois sans toi, c'est au-dessus de mes forces. Il faut donc que tu viennes ici. Peut-être ne pourrai-je pas te voir. Mais j'implore de ton amour ce chanceux et peut-être torturant voyage!... On s'est un peu apaisé depuis quelques jours, quoique je n'aie rien fait pour cela... Et cela me donne l'espoir que je pourrai m'échapper une ou deux fois et venir te retrouver dans la prison que je t'ai choisie. Nous, nous habitons Albania-Hôtel, sur le quai Victoria. Mais, tout à côté, il y a une petite rue, Craven-Street, pleine de petits hôtels peu fréquentés, très simples et très propres. C'est là que tu devras descendre, c'est dans l'un de ces hôtels. Retiens bien l'adresse: Kempton's Hotel, 6, Craven-Street. Et pour plus de sécurité, prends un faux nom—un faux nom à tes initiales. Tiens, appelle-toi: Victor Frémaut. Pour m'écrire, adresse tes lettres: L. J. 3, poste restante, Charing-Cross. Et, sitôt arrivé, annonce-moi que tu es là. Jeudi matin, je tâcherai de passer à la poste... Je ne sais plus ce que j'écris. On m'attend en bas pour une visite à des musées que je déteste!... Mon aimé, je t'en supplie, si tu viens, pas d'imprudence! Ne sors pas, ne te montre pas! Ce serait me perdre à jamais... Et suis bien toutes mes instructions! Au revoir, monsieur Victor Frémaut! A après demain peut-être... Je vous adore douloureusement et j'oserai tout pour un instant seulement me serrer contre vous.