En tournant le coin de la rue Marbeuf, pour pénétrer dans l'avenue, Antoinette Warner reprit un peu aux chevaux du lourd phaéton qu'elle menait et les mit au petit trot piaffeur.
Elle ne voulait pas aller vite. Elle tenait à être vue, à s'offrir commodément aux yeux, dans la double inauguration qu'elle faisait, ce matin-là, des deux carrossiers alezans que Pierre Lahonce venait de lui acheter à l'Hippique—et aussi de son amie assise à côté d'elle, sur le siège, de son amie Loulou Sonnier, une ancienne camarade du Conservatoire, revenue l'avant-veille de Moscou où elle avait, pendant dix-huit mois, joué l'opérette, et dont le retour inopiné serait comme une primeur printanière, serait le grand potin du jour parmi les dames de la galanterie et les badauds des clubs.
Elle se guindait donc à contenir ses bêtes écumantes et énervées, en une posture correcte, le buste bien droit, les mains hautes, les coudes collés au corps; et sa petite figure sèche, jaunâtre, sans éclat de beauté, cette classique petite figure «femme du monde», à qui elle devait tant de succès, s'imprégnait, dans l'effort de correction, d'un air plus «femme du monde» encore, d'un air presque de dignité pudique qui formait avec la physionomie blonde, ébouriffée, riante, le visage tout blanchâtre et les lèvres trop carminées de Loulou Sonnier un contraste pour l'une et l'autre profitable.
Loulou Sonnier d'ailleurs, sans rester indifférente à ces joies vaniteuses d'exhibition, gardait une attitude moins rigide, moins solennelle, plus conforme à son tempérament folâtre et bon enfant. Mais cependant elle ne disait rien, elle pinçait la bouche, elle refoulait sous un silence appliqué les étouffantes bouffées de plaisir qui lui gonflaient la poitrine à chaque regard des piétons, des cavaliers; et c'était à peine si elle se permettait un semblant de sourire satisfait, une imperceptible palpitation à la commissure des lèvres, quand, en longeant un omnibus, elle entrevoyait des visages avides se pencher contre la balustrade de l'impériale, des visages graves, envieux et, sans nul doute, admiratifs.
Le phaéton arrivait place de l'Étoile, contournait, vers la gauche, l'esplanade.
—Joli temps, n'est-ce pas? murmura Loulou Sonnier qui ne pouvait refréner davantage son besoin de parler, de manifester son ravissement.
Antoinette Warner répliqua, le buste toujours droit, la tête toujours pétrifiée à surveiller les oreilles pointues de ses bêtes:
—Dis donc!... Regarde donc à gauche!... Regarde ce petit à cheval, en complet marron, là, à gauche...
Le petit que sa prunelle, vite postée à l'angle des paupières, désignait à Loulou Sonnier était un jeune homme qui débouchait de l'avenue d'Iéna en caracolant sur un petit poney bai brun à crinière rase; un grand jeune homme blond, élégant, élancé, les cheveux épais et fins, la figure aiguë, hautaine et presque imberbe, sauf une étroite lisière dorée de moustache naissante au-dessus des lèvres sinueuses et minces,—une figure juvénile et sévère d'engagé volontaire, de maréchal des logis de bonne famille, comme on le voit, le dimanche, sous des casques de cuirassiers ou des shakos de hussards.
Ses longues jambes pendaient bas de chaque côté de la selle à quartiers lisses, descendaient de toute la hauteur de leurs molletières beiges au-dessous des flancs du poney, et, dans l'étreinte de ces longues jambes ballottantes, la petite bête sauteuse et mutine avait beaucoup moins l'aspect d'un cheval que d'une sorte de chien sauvage, de chien géant, nerveux et alerte, qu'on monterait par caprice, comme une monture de luxe.