A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses pas, ne découvrant pas où aller, comment finir cette après-midi désastreuse. Mais comme il passait rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais chez Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y ai pas mis les pieds ... Ce serait convenable et cela me distrairait ...»
Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas vu sortir Monsieur.
—Je vous remercie, dit Mareuil.
Et il se dirigea vers l'escalier.
II
Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an auparavant, à l'occasion d'un conte de l'écrivain qu'un journal le chargeait d'illustrer; et quoique le chroniqueur de la Pure Vérité fût d'une quinzaine d'années plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé à se lier intimement, entraînés l'un vers l'autre par un de ces désirs d'amitié comme il s'en forme fréquemment entre personnes d'âge très différent—et du même genre que la sorte de tendresse qui pousse certaines jeunes femmes vers des hommes plutôt mûrs.
L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de direction qui, au déclin de l'existence, deviennent presque nécessaires. Le plus jeune s'amuse de ce qu'il apprend dans cette familiarité instructive et flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; l'affection naît, grandit et se fonde.
C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil avait séduit Brévannes par la candeur ardente de ses sentiments, la courtoisie de ses manières, son aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même était frappé par le ton d'autorité du journaliste, l'expérience de la vie que décelaient toutes ses paroles, et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait pour apprécier les actes d'autrui, les principes, les choses les plus graves.
Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six ans, le chroniqueur en vogue dont, vers 1876, les journaux se disputaient la copie à fortes surenchères. Successivement, il avait perdu la faveur du public, la confiance des confrères, l'estime des directeurs, et maintenant, il se contentait d'une collaboration hebdomadaire à la Pure Vérité—d'une chronique par semaine qu'il se forçait à rédiger, histoire de ne pas paraître vivre des gros appointements qu'il touchait comme membre du Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, où il figurait en compagnie de plusieurs notabilités défraîchies de la plume, du pinceau et de l'épée.