Comment s'était produite cette baisse, cette déchéance? Brévannes ne s'inquiétait guère de l'établir. Probablement comme tout se produit, par hasard, par suite des circonstances,—car, sauf quelques maîtres, quelques grands écrivains, il n'y a pas de raison pour que l'un soit plus illustre que l'autre et réciproquement. Tous se valent dans le grouillement des inférieurs. Que de reporters qui feraient des académiciens honorables et que d'académiciens qui ne seraient pas fichus de vous tourner proprement une interview! Un jour, on avait trouvé drôle, très original, ce qu'il écrivait, lui, Brévannes. Ensuite, on s'était fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, stupides, déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? Il s'était rendu compte, avait sauté du piédestal avec un sourire un peu amer, mais sans indignation. N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des événements, puisque cela arrivait—comme lui était arrivée la gloire boulevardière—à l'improviste, en une heure de veine inattendue et fugace?
Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, exprès, pour garder bonne figure dans la disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, ayant toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté une foule d'aubaines profitables plutôt que de se déranger dans ses plaisirs, de renoncer à une partie avec des amis, à un rendez-vous avec une femme.
Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi ce qui avait beaucoup aidé Brévannes à mettre en pratique sa philosophie méprisante.
Longtemps avant d'atteindre à la réputation, quand il n'était encore que vague journaleux, échotier obscur, il avait passé bien des nuits gratuites dans les lits somptueux des dames du demi-monde ou du monde des théâtres. Il était déjà célèbre alors, «le petit Brévannes»—comme on disait malgré sa haute stature—célèbre pour la voracité avec laquelle il avalait, au matin, les abondants cafés au lait, les chocolats réparateurs que lui faisaient servir les admiratrices de son aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et longue moustache blonde, de toute sa vaillance sensuelle de beau mâle.
On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait pas souvent de quoi dîner, «le petit Brévannes», et plus d'une s'était offerte, sans qu'il acceptât, à lui fournir les trois repas, le surplus même des autres dépenses. Deux comédiennes connues s'étaient publiquement giflées, en son honneur, à une première. Une danseuse italienne avait feint de s'empoisonner au laudanum par amour de lui. Toutes le «demandaient», toutes le voulaient.
Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, collé. Ç'avait été des liaisons paisibles avec des femmes de théâtre que la fête dégoûtait et que tentaient les calmes agréments du foyer. Accommodements qui se continuaient six mois, un an, deux ans, selon que Mme Brévannes, on appelait ainsi l'élue, témoignait dans ses relations avec le journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car à force d'être choyé, adulé, à force de vivre parmi les hommages serviles des amoureuses, à force d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui vous désire, il n'admettait plus chez les femmes que l'obéissance aveugle, l'humilité sans répliques; et à la moindre rébellion, à la moindre velléité d'indépendance, il rendait Mme Brévannes à la liberté, comme on jette au Bosphore une sultane indocile.
Mais les actrices ont généralement l'habitude des flagorneries, un besoin permanent de réclame, un amour-propre toujours irritable. Dès qu'elles n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient, exigeaient des égards, couraient inconsciemment à la rupture. Si bien que, las de ces recommencements incessants et sentant venir le ventre, les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini par se rabattre sur des personnes moins susceptibles, d'humeur plus facile et simplement jolies, choisies dans ce tas de petites femmes inemployées qui rôdent, en quête de relations artistiques et durables, autour des journaux, des ateliers, des théâtres.
Mme Brévannes se nommait présentement Henriette Deflize. Une bouche étroite et rehaussée de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille et bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq ans, elle ressemblait avec ses cheveux d'un blond trop blanc, sa physionomie douce et trop poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, dans les pièces à grand spectacle, font le bonheur de tout le monde, sans jamais rien dire.
Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement de surprise:
—Tiens, Soif-d'Amour!