Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout, que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!—et la bande entière s'était ralliée à son avis.
Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de l'égoïsme.
En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre. Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin, Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu après, la commande des costumes de Grenadinette, sa dernière œuvre, une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse.
La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et méprisants de la critique—Labernerie lui-même, en son impartialité, se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux inspiré».
Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage, grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même disaient «du jeune maître».
Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur du Boulevard qui soutient—et nul répit pour penser, souffrir du piètre train des choses.
Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait pâlir, frémir de dégoût,—honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante.
Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.
Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:
—Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la santé, n'est-ce pas, Angèle?