Il la repoussait doucement de revers de main qui glissaient le long de son front, retroussaient ses pâles cheveux frisottés et aussi avec ces tours de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie envers un caniche trop mobile ou trop caressant.

—Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, qu'elle était belle! Oh! qu'elle était belle, madame!...

En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros garçon à chevelure noire, le veston ouvert, la barbe en fourche, le nez pincé d'un pince-nez—l'aspect à la fois d'un universitaire et d'un politicien—Labernerie, le critique dramatique de la Pure Vérité, lisait, à promptes sautées d'œil, un journal.

Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un canapé, Paul Gendrey, dit le Grand Cob, le viveur fameux célébré par les échos quotidiens, un petit homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un calme bourgeois avec ses vêtements amples, son crâne chauve et sa bonne grosse moustache roulée en copeaux;—et Charleval, le vaudevilliste, long, blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire dans sa figure mélancolique, usée, désenchantée de boulevardier déveinard.

Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation méchante, interrompus dans un débinage.

«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... Ah! ils ont dû en débiter de propres!» Et il se rappelait l'odieuse façon dont ils avaient coutume de causer sur les femmes, de juger les affaires de cœur.

Labernerie, lui, était même renommé pour ses goûts en cette matière. Ancien maître d'études, monté des plus bas échelons du journalisme jusqu'à la puissante dignité qu'il occupait maintenant, il avait conservé là-haut, comme jadis, des habitudes d'homme de travail qui n'a point de temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui veut être servi copieusement et sur l'heure. Il n'avait pas la patience d'attendre que les actrices, ses justiciables, vinssent à domicile fléchir sa sévérité ou s'assurer une prolongation de bienveillance. Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, trop compliquées. Il ne se plaisait que dans les maisons de rendez-vous. Il y allait tous les jours, ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une fonction légitime et respectable, comme il allait chaque matin déjeuner chez Joseph ou à la Maison d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant, se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, avec les années, il avait acquis, parmi ce petit monde de débauche spécial, une manière de popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient, s'appliquaient à le satisfaire, et celles qui avaient des lettres ne négligeaient pas de l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son dernier article ou pour discuter ses théories, en l'appelant «cher maître».

Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était pas davantage un sentimental. L'origine de son surnom, si peu en rapport avec sa taille et ses dehors physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de trois ans, la presque totalité d'une fortune assez considérable. Il lui restait de ce bien une quinzaine de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades d'antan, qui, par gratitude pour ses générosités passées, le traitaient en ami, évitaient délicatement de l'induire en frais. Puis il trouvait, en outre, moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces gerbes de faveurs, passes, exemptions, services gratuits, qu'on glane aisément en approchant le monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés que lui faisaient ainsi ses amis de la presse, en les documentant, en les munissant d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la mode ou en les invitant à sa table. Il ne permettait pas, d'ailleurs, qu'on suspectât ses informations, qu'on mît en doute son érudition éprouvée. Il se flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, l'histoire de la courtisanerie parisienne, le moment exact où celle-ci avait débuté dans la noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée par une clientèle jusqu'alors fidèle—et les noms des amants en titre, en sous-titre, clandestins même, de toutes ces dames. Pour se tenir au courant, et par un culte superstitieux, il organisait encore parfois chez lui des soupers, des bals où les anciennes fusionnaient avec les nouvelles. Il encourageait les commençantes, s'intéressait à la chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait pour les menues aventures de la grande prostitution, comme un officier pour les mutations de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière fréquenté que les femmes de la galanterie et, d'abord, dans des conditions qui n'étaient pas celles de l'amour désintéressé, il professait envers les dames des autres castes et envers leurs liaisons ce dédain dénigreur, appuyé d'anecdotes, qui constitue souvent toute la compétence, toute l'équité des gens mal disposés.

Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte d'esprit, avaient détourné peut-être Charleval de consacrer au sentiment une nature ardente et d'abord sensible. Après deux comédies d'observation cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées sous la froideur d'un public ennuyé—les Habiles et l'Esprit de corps—le jeune écrivain, trente-six ans au plus, avait été soudain envahi par un invincible dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de gagner de l'argent, la forte somme indispensable pour réaliser ses vœux de retraite campagnarde, son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était acharné à composer des vaudevilles bêtes, des pièces à gros intérêts, accumulant les sottises, les inventions baroques, intentionnellement, avec une niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse de la machine qui rapporte une fortune, qui se joue cinq cents fois, qui, en un an, fait son homme célèbre, d'une célébrité douteuse—mais riche, libéré des besognes, maître désormais de sa vie. Il avait donné sur diverses scènes, avec de faibles résultats, une Femme à Balandard, une Mademoiselle Piston, une Petite Charcutière; et actuellement, il pelotait, il espérait, il guettait son tour de victoire, ce tour qui leur échoit à tous et qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres, fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé des recettes de la veille, pouvait vous dire, à un centime près, ce que Belleville avait encaissé hier, ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si la revue des Bouffes s'annonçait comme un succès d'estime ou d'argent. On lui ignorait tout attachement féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait à de longues stations que chez le directeur ou la buraliste. Et jamais il n'exprimait d'opinion sur les femmes, sauf lorsqu'elles étaient actrices, pour mentionner leur vogue auprès du public, ou les bénéfices qu'elles rapportaient.