La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils déjeunèrent rapidement.

Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux visiteuses—toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime avec un monsieur si inconséquent ou si froid.

De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil, Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément.

C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il leur faut, ou quelque chose d'approchant.

Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants. Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs, épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage les avait miraculeusement tirées.

Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade; et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère ... Trop de besogne!...»

A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne paraissait pas. Il s'en alla sans effort.


La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait, rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas, lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche, dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,—et l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait.