M. Beaujoint ne manquait pas non plus de signaler aux clients deux autres spécialités de sa maison: à savoir l'éducation mondaine et la perfection culinaire.
Sur le reste, il concédait que, dans les autres établissements privés ou dans les lycées de l'État, il n'y avait trop rien à dire. Mais pour la pratique des bonnes façons et pour l'hygiène alimentaire, il n'admettait pas de rival. Chez lui, l'enfant apprenait à «se tenir» comme nulle part, et, en ce qui concernait la table, on n'avait qu'à consulter les menus: viandes de premier choix et toujours rôties, lait de provenance contrôlée, vin de propriétaire. Aussi, à chaque repas, ne fût-ce qu'en manière de commémoration, M. Beaujoint avait bien soin de s'extasier devant ses élèves sur l'exceptionnelle qualité des mets. «Oh! oh!—s'écriait-il,—voilà un rôti de veau qui n'est pas précisément exécrable!» ou bien: «Voilà un bœuf en daube dont vous me demanderez la recette!» ou: «Voilà, si je ne m'abuse, un gigot de tout premier ordre!»—et cette variété dans les formules ajoutait encore à l'éloge un je ne sais quoi de plus persuasif.
Lorsqu'il eut parcouru la lettre de Mme Taillard excusant Gégé, il appliqua sur la nuque de celui-ci une tape bienveillante:
—Parfait, mon petit ami! Allez rejoindre vos camarades salle B. La leçon d'histoire vient de commencer.
Roger monta sans précipitation à la salle B, un ancien cabinet de toilette qui, par les jours d'été, fleurait la peau d'Espagne et l'eau dentifrice. Le professeur était occupé à narrer devant la division élémentaire, composée des deux Thomas—Thomas (Achille), Thomas (Antoine)—et de Pierre de Ribermont, les fastes de l'Assyrie.
Gégé l'écouta peu. Que lui importaient Téglath-Phalazar et Assourbanipal? Sa pensée était toute au dîner du soir. En aucune occasion, l'idée de revoir son père ne lui avait inspiré tant d'émoi et d'impatience. Était-ce la brusquerie, l'imprévu de cette séparation? il lui semblait qu'elle durait depuis des éternités. En outre, d'habitude, quand M. Taillard revenait d'une absence, le plaisir de Roger était à l'avance gâté par l'évocation des scènes d'intérieur dont ce retour allait infailliblement être le signal. Tandis que, pour ce soir, nulle crainte pareille. Ce n'est pas lui, Gégé, n'est-ce pas? qui se disputerait avec son père! Alors on dînerait tranquillement ensemble, sans doute au restaurant et peut-être même qu'après on irait à un théâtre quelconque. Bref, de toutes façons, cela finirait très bien.
Gégé continua ces pronostics optimistes durant toute la leçon d'histoire, puis durant toute l'étude subséquente. Et, à la récréation de dix minutes qui précédait le repas de midi, il rayonnait d'un tel contentement que Pierre de Ribermont ne put s'empêcher de lui en faire la remarque:
—Tu as l'air joliment content, mon vieux!
—Tu parles!—répliqua Gégé, qui maintenant considérait comme définitivement réglées toutes les phases de sa soirée.—Je dîne avec papa au restaurant, et, après, nous allons au théâtre...