Il s'était bien proposé de confier à Ribermont la nouvelle du divorce. A son meilleur ami doit-on rien cacher? Mais le récit de ces événements compliqués lui parut un effort pénible, et il l'ajourna à un autre moment.
D'ailleurs, la cloche sonnait pour le déjeuner. On descendit à la salle à manger où, devant un plat d'œufs brouillés, M. Beaujoint occupait déjà sa place de président.
Les œufs, quoique douteux, arrachèrent à M. Beaujoint des exclamations de volupté. Par contre, il eut de sérieuses difficultés avec le rosbif qu'on servit ensuite. Trois fois le cube de viande résista au couteau trois fois aiguisé. Tous les élèves se regardaient en dessous. Gégé, emporté par la belle humeur, ne sut pas se contenir, et, du ton le plus convaincu:
—Oh! oh!—s'écria-t-il,—voilà, si je ne m'abuse, un rosbif de tout premier ordre!
Un éclat de rire général répondit à cette parodie. De stupeur, M. Beaujoint, cramoisi, avait gardé son couteau en l'air:
—Taillard! Vous serez en retenue de dîner ce soir... Vous dînerez ici!
Les rires tombèrent, comme foudroyés. La retenue de dîner était une des punitions les plus redoutées à la pension Beaujoint. Comptée quatre francs aux parents, une fois donnée, elle ne se reprenait plus. C'était le châtiment sans rémission et sans appel.
—Oui,— poursuivit M. Beaujoint,—vous dînerez ici, et, qui plus est, je vous engage fortement à vous surveiller, si vous ne désirez pas aussi y passer demain votre dimanche... A ma table, je ne veux pas de macaques!