Quelques lâches sourires de complaisance accueillirent cette injure facile. Mais Gégé ne les aperçut même pas. Il était abîmé de chagrin. Toutes les tristesses des jours derniers s'amalgamaient en lui avec cette déception suprême. Pourquoi la malchance s'acharnait-elle ainsi contre sa quiétude, ses rêves et ses plaisirs? Les paroles de M. Lecherrier lui revinrent à la mémoire. Il songea à son père, à sa mère, séparés, ennemis. Il mêlait dans le même regret sa soirée perdue et le ménage de ses parents désuni. Il se sentait abandonné, persécuté, et, pour la première fois de sa vie, malheureux. Comment garder pour soi tout cela? Et, sitôt levé de table, entraînant à part Pierre de Ribermont:
—Dis donc, mon vieux, tu sais, il m'arrive un grand malheur—déclara-t-il, les regards à terre.
—Bah! fit Ribermont, résigné,—tu dîneras au restaurant un autre jour!
—Tu n'y es pas du tout... Je te dis qu'il m'arrive un grand malheur: mes parents divorcent!
—Ah!—fit Ribermont.
Puis, après une brève réflexion:
—En quoi est-ce que c'est un grand malheur pour toi?
Roger, pris de court par cette question, expliqua tant bien que mal:
—Comment! tu ne comprends pas?... C'est pourtant pas malin à comprendre! Mes parents sont fâchés. Ils ne vont plus vivre ensemble... Alors, moi, tu comprends, je vais me trouver entre eux comme ça... tiraillé... Je serai tiraillé tout le temps.