Et comme, la semaine d'après, en revenant de chez son père, il n'annonçait nulle gâterie nouvelle, le match de présents prit fin. Des deux parts, on croyait s'être maté. M. Lecherrier triomphait de son Alouette; Taillard, de son poney. On s'en tint désormais à des escarmouches, aux menus projectiles de rencontre: gants, cravates, un petit bijou de-ci, de-là. La guerre d'argent avait cessé. Ce ne fut plus qu'un tournoi de tendresse.

L'ardeur de la concurrence ne perdit pas au change. Rien ne développe le sentiment paternel comme le divorce. D'abord on se disputait l'enfant comme l'enjeu d'une partie dont la galerie est juge; puis l'amour-propre cède à l'instinct. A la pensée de se voir ravir le petit de son sang, on se découvre pour lui ces élans de cœur, cette ferveur d'affection que donne seule la crainte des départs éternels: on l'aime comme on ne l'a jamais aimé; on l'aime comme quelqu'un qui va peut-être mourir.

Et bientôt même la contagion ne tarda pas à atteindre Gégé. Sans se l'expliquer, il éprouvait pour ses parents une espèce d'attachement ému qui lui paraissait tout nouveau. Leur fréquentation n'était plus le plaisir banal qu'a émoussé la satiété. Les quitter, ne fût-ce que du matin au soir, lui semblait à présent une vraie privation; les revoir, une vraie réjouissance. Certes il les trouvait bien gracieux d'inviter si fréquemment à dîner ou à des promenades Ribermont et d'autres petits amis. Pour peu qu'on l'en priât, il s'avouait l'enfant le plus gâté de Paris. Mais surtout il leur savait gré de leur tendresse toujours grandissante. Souvent un baiser de son père, une étreinte de sa mère, une caresse de M. Lecherrier lui laissaient de la joie pour toute la journée, comme un cadeau reçu, comme un plaisir promis. Alors, à l'étude, en classe, tout à coup, l'envie lui venait de leur écrire des gentillesses, et il ne se retenait que par peur des plaisanteries.

D'ailleurs, depuis quelque temps, partout, c'était à qui se montrerait bon pour lui. Même au dehors, dans les relations de sa famille, chez les parents de ses camarades on ne l'appelait plus autrement que: «Mon pauvre petit Gégé!... Mon pauvre petit ami!...» Quand on l'embrassait, des soupirs effleuraient sa joue. Mais cette pitié ne l'attristait pas; elle lui faisait plutôt plaisir. Il se sentait intéressant, important, comme lorsqu'on est malade ou en deuil.

Il y avait cependant un point sur lequel, sans savoir pourquoi, il eût bien voulu être fixé. Quand le divorce serait-il terminé? Là-dessus les réponses de sa mère et de M. Lecherrier étaient toujours de plus en plus évasives: on ne pouvait rien affirmer, on ignorait,—et pour cause.

Tant qu'il ne s'était agi que de la division des biens, de l'attribution des torts, des prestations légales, l'affaire avait marché à grande vitesse. Mais, dès qu'on avait abordé le partage de l'enfant, tout s'était soudainement brouillé. Le statu quo ne plaisait plus. Les exigences des adversaires croissaient chaque jour avec la recrudescence de leur tendresse. Des deux côtés on se prétendait lésé, on chicanait sur la part de l'autre, on réclamait pour soi plus de Gégé. Tellement qu'à la fin, écœurés, les avoués avaient suspendu leurs pourparlers.

De temps en temps seulement, pour la forme, ils causaient du procès, au hasard d'une rencontre à l'audience ou d'une bavette aux Pas-Perdus.

Gimblet, l'avoué de Jacques, en voulait principalement à Roger.

—Vous verrez,—disait-il sans respect pour la situation du pauvre enfant,—vous verrez, c'est ce crapaud qui fera tout rater!

Mais Aubineau en avait plutôt à M. Lecherrier: