Mais comme, après goûter, on montait en coupé pour se rendre à la gare, M. de Royse, le propre père de la petite fiancée, ayant à faire dans Chantilly, demanda à Taillard un abri jusque-là.
Gégé en éprouva une sorte de soulagement. Si pressé qu'il fût de parler, ce sursis imprévu ne le contrariait pas tant qu'il aurait cru. Il le prolongea même au delà de la Grande-Rue, où l'on avait posé M. de Royse, car, en wagon, pour causer, on serait beaucoup mieux avec tout le laps nécessaire.
Mais, au sifflet de départ, bien que dans le compartiment il n'y eût que lui et son père, il recula encore. Il voulait, une dernière fois, contempler au passage les étangs de la Reine-Blanche, et, pour ne pas les manquer, il s'agenouilla contre la vitre. On sortait des bois. Le train passa au-dessus de la vallée. En bas, dans leurs impuissants remparts de feuillages, les étangs avaient cet air désarmé des pièces d'eau que l'ondée mitraille. Sous le vent, les roseaux du bord ne savaient plus où donner de la tête. Seule la petite chapelle romantique gardait son impassibilité de presse-papier. Puis, brusquement la vision cessa. Le moment était venu. Gégé se retourna avec un soupir, et, tout en balançant par contenance la sangle brodée de la portière:
—Papa!—fit-il,—je voudrais...
Mais, au même instant, Taillard, lâchant son journal, lui coupa la parole:
—Dis-moi un peu, mon petit... Tu es un grand garçon... Je n'ai pas à me gêner avec toi... Eh bien! entre nous, je vais te confier une chose... J'en ai assez de cette existence de bohème. J'en ai assez de ce divorce, de tes randonnées perpétuelles entre les deux maisons, de ce procès qui n'en finit pas et dont personne ne sait comment il finira... Les juges peuvent très bien te donner complètement à ta mère ou complètement à moi... Et alors nous serions jolis!... Tu sais que je n'aime pas à faire de l'attendrissement inutile... Mais si, par malheur, je perdais, si c'était à moi qu'on t'enlevait, tu vois d'ici ma vie... Elle serait impossible, intolérable... Eh bien! pour nous tirer de là, il n'y a que toi... Il faut absolument que tu essayes de me remettre avec ta mère...
Puis, saisissant la main de Gégé, il continua, d'une voix moins saccadée, l'exposé de son plan. C'était le même que celui de Lucie, avec les mêmes conseils de prudence, les mêmes recommandations d'habileté, les mêmes ruses naïves, les mêmes mots presque, et Gégé, les cils baissés, l'écoutait pétrifié.
D'abord, immédiatement, il avait eu l'élan d'arrêter net son père, de lui débiter d'un jet tous les vœux de Mme Taillard, si pareils. Mais dix questions prévues l'avaient aussitôt muselé: «Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? Pourquoi avoir attendu tout ce mois? Pourquoi ne s'être décidé qu'à la dernière minute?...» Voilà ce qu'infailliblement on allait lui demander. Et qu'y répondre?
—Naturellement, ce ne sera pas commode,—acheva Taillard.—Ta mère n'a pas toujours eu à se louer de moi... J'ai été souvent un peu dur à son égard... Pour commencer, elle fera peut-être des difficultés... Mais, si tu insistes, si tu y reviens avec fermeté, je suis convaincu que tu la persuaderas...