Sans cesse, sans motif, ardemment, il appelait Thérèse d'un ton d'invocation, de prière: «O ma Thérézoun! O ma chato!» Il lui chantait de lentes romances provençales, plaintives comme des airs de chasse au loin, et que Mme Raindal,—du Midi, elle aussi,—accompagnait tant bien que mal au piano en chevrotant le refrain. Ou, s'il demeurait seul avec la jeune fille, il se postait à ses pieds, sur un tabouret de satin bleu, tandis qu'elle lui confiait des projets d'avenir, comment elle désirait régler le temps de son travail, l'aider dans sa carrière, le pousser aux plus hauts emplois. Et soudain, sauvagement, il vous sautait sur elle, vous l'empoignait entre ses bras en balbutiant: «Ma Thérézoun!» Elle sentait les fermes biceps rouler contre son buste comme des pierres rondes, une moustache fleurant l'œillet s'approcher de sa bouche, des lèvres savoureuses se poser à ses lèvres; et elle renversait la tête, les paupières closes, avec des envies de succomber, laissant couler en tout son être le baume bienfaisant des baisers.
Puis, un matin, on avait reçu une lettre embarrassée d'Albârt. Des affaires de famille l'obligeaient à repartir immédiatement pour Saint-Gaudens, son pays natal, et à ajourner le mariage. Il s'excusait, l'honnête jeune homme, pleurnichait, protestait de son chagrin. Et trois semaines plus tard, au Luxembourg, où M. Raindal l'avait menée, comme une convalescente, prendre un peu de repos, dans l'air printanier du jardin, Thérèse rencontrait son fiancé, un Dastarac pimpant, guilleret, avec une jeune fille au bras, une petite créature malingre et osseuse: la troisième fille de M. Gaussine, le professeur de langue sumérienne à la Sorbonne. En arrière, le père les suivait.
—Viens donc! mon enfant, murmurait M. Raindal pour entraîner Thérèse. Eh oui, ils vont se marier... Je ne le sais que d'hier!... Maître Gaussine a la réputation de bien placer ses gendres... C'est ce qui aura attiré notre mauvais drôle... Viens, je t'expliquerai...
Elle n'avançait plus.
Elle avait failli crier de douleur, tomber là, en public, dans une attaque de nerfs. Quel outrageant souvenir! Et après, les affreuses journées, dans sa chambre tout imprégnée encore des parfums du gredin—ces longues heures de songeries où elle avait, devant elle-même, prononcé ses vœux de renoncement, se vouant désormais à une vie d'études, comme d'autres, par désespoir, entrent en religion!
Mais, malgré l'éloignement—car on le disait enfoui à des lieues de Paris, bloqué dans un obscur lycée de Provence, en dépit des intrigues de Gaussine,—malgré le labeur, malgré les années, malgré tout, elle n'avait pu chasser de son cerveau, si peuplé pourtant de savoir, l'image tenace du charmant Albârt.
Elle gardait de ses caresses une sorte d'éblouissement, comme ces mortelles de jadis qu'un dieu avait aimées. Il demeurait son époux regretté, son seigneur impérieux, occulte. Et lorsqu'on voulait la marier, la livrer à un autre, c'était lui qui s'interposait, la reprenait, ressuscitait en ce corps austère sa folle Thérézoun, sa Thérézoun captivée.
Elle croyait le voir surgir, invisible à tous quoique présent, poing sur la hanche, jarret pliant, dans sa bravache posture de reître, et ses lèvres narquoises murmuraient: «Voyons, ma chato, non, mais regarde, compare!... Est-ce que c'est possible après moi?» Oui, comment déroger? Comment le trahir? Et brusquement, en quelques mots, le prétendant était éconduit.
—Ainsi tu n'en veux pas, mon enfant? demandait d'un ton piteux M. Raindal.
Oh! le refus qui l'accueillait! Un refus sec, rageur, violent comme une bourrade, et dont il chancelait presque, étourdi, réduit au silence, incapable de discuter.