Elle songeait, tout en marchant, à la corvée du soir, à cette présentation forcée chez les Lemeunier de Saulvard, de la section des Sciences morales,—à cet inconnu qu'on lui présenterait dans un bal, afin d'en faire son mari, au besoin, l'être qui aurait droit à ses baisers, à son corps, et passerait ensuite toutes les nuits auprès d'elle. Un de plus à refuser! Le neuvième depuis dix ans! «Un jeune savant du plus réel mérite, avait écrit Saulvard, un des espoirs de l'assyriologie française, M. Pierre Bœrzell. Catholique, mais libre-penseur. Pas de fortune, mais honorabilité parfaite et brillant avenir...»

M. Bœrzell! M. Bœrzell! Elle répétait à mi-voix ce nom rude et barbare. Allons, il devait être encore bien campé, bien avenant, cet espoir-là! A peu près comme le petit monsieur bedonnant à serviette d'avocat, qui remontait, en face, l'autre trottoir.

Elle avait stoppé machinalement pour détailler de loin le passant, la bouche pincée de méchanceté, l'œil aguiché comme par une proie.

Puis, faisant demi-tour, les lèvres relâchées d'un sourire de dédain:

—Oui, un gaillard dans ce genre-là, probablement! murmura-t-elle avec un haussement d'épaules.

Elle souffrait. Quelque chose de froid lui harponnait la chair du cœur, comme la bise qui mordait son visage.

Elle se rappelait l'autre—celui qu'elle avait manqué naguère—le fiancé fuyard et félon, cet Albert Dastarac, dont après dix années, certaines nuits, dans ses rêves de vierge, elle croyait encore ressentir les affolantes étreintes ou les baisers à goût de fraise.

Ah! qui aurait prévu qu'il serait aussi perfide, ce jeune agrégé d'histoire, ce Méridional enjôleur, ce séduisant Albârt,—ainsi qu'il prononçait de sa voix grave comme un bourdon? Lui si câlin, si passionné, et dont le directeur de l'Ecole normale avait tellement fait l'éloge! Non, à présent encore, devant la grille, dans le brouillard glacé, Mlle Raindal ne pouvait y croire, à cette antique trahison, se l'expliquer, y rien comprendre.

Il lui semblait,—tant restaient familières, récentes, ces images chaque jour évoquées,—être auprès d'Albârt, dans le petit salon paternel, rue Notre-Dame-des-Champs. Elle revoyait son insolente silhouette de spadassin classique, sa stature élancée et ses jarrets pliants, ses prunelles brunes, énormes, sans nul blanc alentour, pareilles à des yeux de cheval, et la fine moustache noire qu'il épointait de ses doigts aigus, cuivrés par le tabac. Comme il l'avait aimée, durant ces huit jours de fiançailles!

Elle avait la taille plate, la bouche exsangue, menue, rétrécie comme par un lacet, et le visage terni de ce hâle verdâtre qu'on gagne loin du soleil, dans la poussière des livres, la tiédeur des bibliothèques ou l'air fiévreux des salles de cours. Mais de tous ces défauts qu'elle connaissait mieux que personne et dont, plus d'une fois, en secret, elle s'était affligée, Albârt paraissait n'en remarquer aucun. Il n'était frappé que de ses charmes. Il s'extasiait, à tout moment, sur son nez pâle et droit, modelé à l'antique, sur ses terribles yeux gris surmontés de velours noir comme ceux de Minerve, disait-il, ou sur les enroulements massifs de sa chevelure brune qu'il eût voulu défaire pour s'y plonger la face. Et la tendresse de ses propos égalait son talent à flatter.