«Si, si, Bastien Touronde, on t'y verrait encore, parce que tu aimes la bonne chère, la vue des jolies femmes, le luxe, le confortable et aussi parce que, dans cette société peu au courant des dogmes, tu sais que ta présence parmi les tentations scandalise beaucoup moins qu'elle ne ferait ailleurs...»

A quoi les lèvres de l'abbé susurraient, en réponse, comme les jours de visite à l'évêché, quand Monseigneur le blâmait pour ses écarts mondains:

«Non culpabiliter! Non culpabiliter!»

—Plaît-il? fit M. Raindal qui n'avait écouté que distraitement ces longues doléances.

L'abbé Touronde sursauta:

—Je songeais à ces mauvais gars, cher maître, je leur disais en moi-même des injures... Vous savez, nous autres du Midi, nous avons le sang vif et la langue souvent pas tout à fait assez chrétienne!...

L'entrée de Mme Chambannes, que suivaient l'oncle et la tante Panhias, mit un terme au dialogue. On opéra les présentations. L'oncle Panhias était en frac et cravate noire. Il portait bas, comme une tête de penseur, sa tête de comptable grisonnant, et il avait dans la démarche, dans l'allure, dans les replis de sa physionomie barbue, cet air de lassitude des hommes de bureau à qui la fortune est venue trop tard. Mme Panhias semblait, au contraire, optimiste et gaillarde, sous la robe de soie brune que tendaient ses grosses formes. Elle roulait les r plus fort que Mme Chambannes, et il fallait un connaisseur pour distinguer l'Orientale à cet accent quasi d'Espagne ou d'Amérique du Sud.

Quelques minutes après, Gérald, puis Georges Chambannes pénétrèrent dans le fumoir. Ils étaient l'un et l'autre en habit. M. Raindal, instinctivement, abaissa les yeux vers sa redingote. Mais le domestique annonçait que madame était servie, et l'on se rendit en cortège dans la salle à manger.

Le dîner fut cordial et gai. M. Raindal n'avait plus maintenant ces timidités ou ces malaises d'intrus qui, au début, le guindaient si fort. A tant frayer chez les Chambannes, il s'était familiarisé avec les noms de leurs relations, les usages de la maison, les goûts de l'entourage; et il n'y avait guère d'entretien auquel il hésitât à se mêler par discrétion, crainte d'erreur ou ignorance du sujet. Rien ne paraissait le troubler. Les œillades comme le parfum de la petite Mme Chambannes n'étaient plus à présent que des stimulants à sa faconde. Tous deux se parlaient en camarades, avec un je ne sais quoi de paternellement supérieur dans le ton de M. Raindal et de volontairement soumis dans celui de la jeune femme. Chambannes même, pour s'adresser au maître, avait de ces tours de phrase qu'on n'emploie d'habitude qu'envers un ami de vieille date. Quelle différence avec le premier dîner, où M. Raindal s'était senti si gauche, si lent à recouvrer l'entrain! Et l'oncle Panhias ayant, par mégarde ou sous l'influence des vins, avoué qu'il avait Smyrne pour patrie d'origine, le maître fut sur le point de l'en féliciter. Une ville exquise que Smyrne, la perle de l'Ionie, dont le nom en grec signifiait myrrhe, encens, odeur aimée des dieux. Et jusqu'au dessert il ne tarit pas d'éloges, d'anecdotes à l'appui, de souvenirs historiques, tandis que la tante Panhias le remerciait en répliques enthousiastes, qui soulignaient comme des roulements de tambour chacune de ses périodes.

Au fumoir, Zozé demanda à M. Raindal l'autorisation d'allumer une cigarette. Puis insensiblement elle se dirigea vers Gérald. Il s'était affalé sur le divan et lançait, d'une lèvre boudeuse, des bouffées en spirale. Elle s'assit à côté de lui et la voix câline: