Qui eût dit que ces entretiens organisés par un caprice d'oisiveté, une inspiration fortuite, serviraient un jour de représailles contre les perpétuelles coquetteries du jeune comte! Et des représailles sans danger, encore, qui tout au plus autorisaient Gérald à prendre des leçons avec une vieille dame!... En amour n'est-on pas égaux, et les droits de l'un ne sont-ils pas calqués sur les droits de l'autre? Zozé, du moins, y croyait fermement.
Elle s'en attachait davantage à M. Raindal. C'était comme un allié, un complice de parade, et, lorsque des amies s'informaient devant Gérald si le flirt avec «son vieux savant» durait toujours, elle avait pour se défendre des sourires malicieux, des «Vous êtes bête!», ou «Laissez-moi donc tranquille!» qui révélaient sa joie de la coïncidence. Comme il devait enrager, M. Raldo, comme il devait l'en aimer plus!... Si la prudence ne l'eût empêchée, elle l'aurait à ces instants-là, embrassé de reconnaissance.
Puis l'exclusive intimité dont l'honorait M. Raindal lui attirait chaque jour des remarques flatteuses. Le bruit s'en répandait parmi les amis de la maison. On en jasait. On questionnait Mme Chambannes sur les façons du maître comme sur les mœurs d'un sauvage qu'elle aurait apprivoisé par miracle. Beaucoup de dames jugeaient cette amitié suspecte, cette lubie d'étudier incompréhensible, cette préférence du maître inexplicable, et elle protestaient que sûrement il y avait là-dessous quelque chose. D'autres disaient de Zozé: «Elle est folle!» et dénigraient le physique de M. Raindal. Les plus fidèles plaidaient en invoquant l'irréprochable tendresse de la jeune femme pour Gérald. Mais devant ces arguments Marquesse haussait les épaules et Herschstein fredonnait une fanfare de chasse, avec d'autant plus de scepticisme que, par deux fois déjà, le maître avait décliné le plaisir de figurer à leurs dîners. Bonnes aux femmes, ces histoires! Les faits demeuraient les faits. Que les Chambannes fussent contents d'avoir accaparé le père Raindal, rien de plus naturel. Seulement, quant à leur raconter que le vieux venait là pour la science, pour l'amour de l'art, oh! non, pas à eux, Herschstein et Marquesse! Tout ce qu'ils concédaient à la défense, c'était de ne point spécifier la nature ou les bornes du flirt... Et encore dans la vie, on en voit quelquefois de si étranges! Le mieux paraissait donc à ces hommes équitables de s'en tenir aux hypothèses et de ne pas préciser.
Mise au courant des médisances par l'intermédiaire de Mme Pums, Zozé répliqua fièrement «qu'elle était au-dessus de ces horreurs». Elle négligeait maintenant l'abbé Touronde, l'otage pourtant chéri de cette société où chacun à l'envi le choyait, comme si sa noire soutane eût été un drapeau de garantie et de sauvegarde. Elle reportait sur M. Raindal tous les soins délicats, toutes les prévenances qu'elle prodiguait jadis au conciliant ecclésiastique. Le jour anniversaire de sa naissance, elle donna au maître une somptueuse épingle formée d'un scarabée de turquoise avec une sertissure d'or mat. Elle avait inventé ce cadeau autant pour contenter M. Raindal que dans l'espoir de lui voir quitter les minces cordonnets de soie noire qui d'habitude nouaient son col. La tentative réussit. Le jeudi suivant, M. Raindal avait arboré un large plastron de satin bleu sombre, que rehaussait au centre le bleu pâle de la turquoise.
—Vous avez une bien jolie cravate! remarqua Zozé pendant le dîner.
Les traits de M. Raindal se parèrent d'une expression modeste:
—Vraiment?... fit-il.
D'ailleurs il ne se souciait pas d'élégance. Il s'habillait selon les idées de son tailleur—un petit tailleur de la rue de Vaugirard dont il était le client depuis une trentaine d'années.
—Vous avez tort! fit Zozé... Les bons faiseurs ne reviennent pas plus cher que les mauvais... Pourquoi n'allez-vous pas chez Blacks, le tailleur de Georges?...
Chambannes était de la même opinion. M. Panhias se joignit à eux; et le maître vaincu fixa rendez-vous avec Georges, afin de se commander un vêtement chez Blacks.