Chaque jeudi désormais, M. Raindal fut le convive des Chambannes.

Vers cinq heures il passait son frac ou une redingote, selon son gré, Zozé lui ayant laissé toute licence de toilette. Puis il hélait un fiacre, et à six heures il parvenait rue de Prony. Le plus souvent il stoppait en route chez un fleuriste pour acheter deux ou trois roses de serre, une branche d'orchidées, des violettes énormes ou du lilas hâtif, et il les offrait à Mme Chambannes qu'il savait très friande de fleurs rares. Elle le grondait en remerciant, plaçait la gerbe dans un vase ou, si les fleurs étaient menues, les gardait à la main. Et la leçon s'engageait.

Elle se réglait généralement sur des questions que Mme Chambannes posait au hasard. Le maître répondait avec ingéniosité, rapprochant le passé des choses contemporaines, le rabotant, l'amenuisant aux dimensions exactes du cerveau de sa petite élève. Zozé humait les fleurs en écoutant ou dressait les sourcils afin de mieux marquer son zèle.

Mais peu à peu l'enseignement dégénérait en causerie. L'Égypte, sa chronologie, ses mystères et ses hiéroglyphes étaient relégués de côté. Mme Chambannes confiait au maître des racontars mondains, ses amusements de la semaine, ou dépeignait le caractère de ses principales amies. M. Raindal, faute de détails curieux sur sa vie coutumière, remontait aux pénibles années de sa jeunesse. Zozé le plaignait beaucoup d'avoir tant pâti de la misère; et elle écarquillait ses tendres yeux au récit de certaines privations.

Parfois aussi,—et avec une insistance qui ne se lassait un jour que pour renaître l'autre,—elle réclamait de M. Raindal qu'il consentît à lui traduire les notes de la Vie de Cléopâtre. Le maître immanquablement s'y refusait, alléguant que s'il accédait, Mme Chambannes serait la première à regretter sa complaisance. Au surplus, la plupart des mots, appartenant à ce qu'on nomme la basse latinité, étaient intraduisibles.

Il éprouva une oppression quand un soir, après le dîner, l'abbé Touronde l'entraînant à part, lui apprit que Mme Chambannes avait failli connaître le sens des notes défendues.

—Figurez-vous qu'elle me demande avant-hier s'il existe un lexique de la basse latinité. Je réponds: «Oui, madame, le Dictionnaire de Du Cange...—Eh bien, mon cher abbé! soyez donc assez aimable pour me l'acheter...» Je flaire une tentation mauvaise, et je réplique, avec quelque présence d'esprit, je puis le dire: «Hélas! madame, il n'est plus en vente... Depuis quarante ans il est épuisé...» Ensuite elle m'a avoué que c'était pour traduire vos notes... Mais convenez que sans moi...

M. Raindal serra énergiquement la main du prévoyant ecclésiastique.

Outre l'abbé Touronde, sur la recommandation expresse du maître, Mme Chambannes n'invitait, le jeudi, que des proches, tels que l'oncle et la tante Panhias ou le marquis de Meuze, qui avait sollicité d'être admis à ces dîners de choix.

Gérald, lui, craignant de s'ennuyer, n'y paraissait presque plus, et Zozé se glorifiait de cette abstention constante comme du symptôme d'une jalousie qu'elle n'avait jamais espérée.