Elle en arrivait dans son découragement à jalouser les filles qu'elle voyait passer sur le boulevard Saint-Michel, les grisettes. A certains moments, pour partager leurs joies, elle eût de bon gré tout donné, sa science, son honneur et l'honneur des siens. Elle se rappelait aussi des femmes illustres par leur esprit mais qui, trop laides pour qu'on les aimât, n'avaient pas reculé devant les débauches clandestines; et elle relisait en cachette, avec des frissons sensuels, les historiens de scandales où ces faits étaient relatés. Parfois en revenant chez elle au crépuscule, elle entendait un pas d'homme qui la suivait. Qu'allait-il faire? L'accosterait-il? Elle en avait presque l'espoir, quoique sûre de se bien défendre... Un soir, rue de Rennes, elle osa se retourner: elle aperçut un vieux monsieur de l'âge de M. Raindal qui lui souriait avec des grimaces de connivence.
Elle s'enfuit d'un pas trébuchant, chassée par la rage, la déception, le dégoût d'elle-même.
Elle ne retrouvait de quiétude que, la journée achevée, quand, la bougie éteinte, elle se glissait entre les draps. Il n'y avait pas pour elle d'instant plus savoureux. Étendue sur le dos, elle laissait monter doucement la marée du sommeil. Ses membres se paralysaient, ses pensées s'emmêlaient, elle avait la sensation que son corps l'abandonnait; et la nuit sans reflets favorisait ce rassurant mirage. A ne plus se voir laide, Mlle Raindal gagnait de l'audace. Son âme enfin libérée et, comme nue, s'élançait bravement en oraisons d'amour. Qui invoquait-elle donc par ces adorations? Albârt? Un autre?... Le sommeil l'emportait avant qu'elle précisât, et durant des heures ensuite, elle s'étirait haletante parmi des songes bizarres qu'elle avait oubliés le lendemain au réveil.
Mais à la plénitude enfiévrée de ses nuits elle mesurait le néant de ses jours. Toute la matinée, des anxiétés de valétudinaire la torturaient. Quand cela finirait-il? En était-ce fait pour toujours de la vaillance de son cœur, de sa raison, de son esprit? Ou le chagrin, comme tant de fois, s'userait-il peu à peu de lui-même, faute de remèdes et de soulagement?... Ces questions l'affolaient d'angoisse. Elle étreignait entre ses bras son oreiller, et ses lèvres s'écrasaient contre, pour qu'à travers la porte on ne l'entendit pas gémir...
Une après-midi, à la Bibliothèque nationale, elle feuilletait debout devant un pupitre de chêne les énormes in-folio du Corpus inscriptionum ægyptiacarum, quand tout à coup une ombre passa sur les pages du livre. Elle redressa la tête et reconnut Bœrzell, le prétendant évincé, le jeune assyriologue de la soirée Saulvard. Accoudé en face d'elle à l'autre pente du pupitre, il la saluait en souriant:
—Bonjour, mademoiselle! fit-il avec un clignement de ses yeux affectueux derrière le cristal du binocle. Heu! heu! Il me semble que vous avez des lectures bien frivoles!...
—N'est-ce pas? fit Thérèse, lui rendant son sourire... Mais ce n'est rien encore après de ce que j'ai demandé...
—Quoi donc?
Elle énuméra les titres des livres qu'elle attendait. Bœrzell feignait de s'indigner, criait au vol, à l'usurpation. Si les femmes maintenant s'ingéraient dans de pareilles études! Et ils demeurèrent quelques minutes à causer dans cette pose d'idylle, par-dessus le pupitre qui leur tenait lieu de barrière fleurie.