Puis le départ de Mme Chambannes avait porté à M. Raindal un coup dont son vieux cœur pantelait encore. Une semaine après, il recevait bien de Zozé quelques lignes où elle s'excusait de cette fuite discourtoise: elle avait eu «de petits ennuis qu'elle lui expliquerait sans doute de vive voix». Mais le vague même de cet ajournement impatientait autant le maître que si la jeune femme se fût abstenue de tout détail concernant sa fugue. De petits ennuis! Sûrement ils ne provenaient pas de Chambannes, toujours absent, loin de Paris. De qui alors et de quelle sorte? Des ennuis d'argent? Hypothèse peu vraisemblable. Des ennuis de famille? Non plus, puisque la seule parente de Mme Chambannes l'avait accompagnée aux Frettes. Des ennuis d'amour? M. Raindal repoussait avec véhémence cette dernière solution qui, au fond, excitait plus sa colère que son incrédulité. Et quand l'idée s'en dessinait à l'horizon de ses rêveries, il s'acharnait à l'effacer, à la détruire comme un cauchemar absurde.
Des chagrins d'amour, Mme Chambannes! L'amitié du maître se révoltait à cette sotte calomnie. Coquette, frivole, enfant, si l'on voulait; mais amoureuse, sa petite élève, fi donc! Ce n'était pas à lui qu'il fallait conter de semblables inventions, à lui qui la connaissait, qui l'étudiait, qui la jugeait depuis bientôt plus de quatre mois. L'unique jeune homme en situation de la courtiser, ce grand Gérald de Meuze, ne semblait guère, avec ses façons lasses et ses traits fatigués, le héros propre à captiver une nature aussi vivace, aussi primesautière. A peine un robuste officier, un jeune poète ardent, un musicien illustre, auraient-ils eu quelque faible chance, sinon de la séduire, du moins de la troubler. Et M. Raindal, non sans un secret soulagement, constatait auprès de Mme Chambannes l'absence de tels favorisés.
Pourtant, au faîte de ses inductions, un vertige de tristesse le faisait retomber soudain. Il se remémorait l'arrivée rue de Prony, la maison vide et l'outrage qu'il avait subi. Comme elle l'aimait peu, pour l'avoir ainsi oublié! Comme, dans ses affections, dans ses pensées, il devait figurer à un rang infime et précaire! Comme il s'était exagéré l'influence et l'attraction qu'il exerçait sur elle!
Par dignité il avait résolu de ne pas répondre à sa lettre, et chaque jour qui passait sans nouvelles ébranlait davantage ce fier vœu. Où était-elle? A quoi occupait-elle ses journées, ses soirées? Pourquoi ne l'appelait-elle pas là-bas?
Parfois, dans une brusque envolée d'orgueil, il se soulevait hors de ces soucis. Il jurait de ne plus condescendre à des enquêtes si mesquines, si ravalantes pour un esprit supérieur. Il atteignait aux abruptes régions où souffle la pure brise d'éternité. Mais il ne planait pas longtemps seul dans ces hauteurs pacifiées. Au bout d'un instant l'image légère de Zozé avait monté l'y rejoindre. Il soupirait en la revoyant. Un accès de lucidité lui dévoilait la forte attache qui le liait à sa petite élève. Il haussait les épaules, revisait ses griefs contre Mme Chambannes, essayait de la dédaigner. Vain effort. Il aurait voulu éprouver du mépris, de la rancune. Elle ne lui inspirait que du regret.
Au milieu de cette inquiétude, il ne trouvait de répit que dans le travail, dans le livre nouveau qu'il préparait.
—Un livre, déclarait-il à Thérèse qui pourrait bien avoir le succès du précédent... Je ne t'en dis pas plus maintenant... J'attends que ça ait mûri... Tu verras... ce n'est pas mal...
Et il se remettait à marcher dans son cabinet, les mains derrière le dos, la tête basse, comme pointant contre le troupeau fugitif des idées.
Le livre avait pour titre provisoire: les Oisifs dans l'Egypte ancienne, et serait moins un ouvrage d'érudition qu'une étude morale, appuyée de documents historiques.
M. Raindal se proposait d'y démontrer, par des exemples, que le grand moteur social est la recherche des plaisirs et particulièrement des plaisirs dits galants: vers la femme et à sa conquête s'achemine toute l'œuvre du labeur humain—les raffinements surtout et les arts lui sont redevables souvent de leur naissance et toujours de leur prospérité—c'est pour elle que se sertissent les gemmes, que se brodent les soies, que résonnent les mélodies... A méditer ces développements, M. Raindal plus d'une fois avait gagné la fièvre ou la migraine. Les faits, à son appel, bondissaient hors de leurs cellules, accouraient se ranger en bataille comme de dociles petits soldats. Et il y avait notamment un chapitre,—le chapitre VI,—sur l'Amour et la Galanterie dans l'Egypte ancienne d'après les légendes religieuses, les objets de toilette et les contes populaires, dont le maître possédait déjà la ligne et presque tous les paragraphes.