A de certains jours, cependant, il avait des scrupules sur le mérite de sa conception. Ne l'accuserait-on pas de poursuivre l'entreprise de scandale inaugurée par son dernier livre? Ne lui reprocherait-on pas de s'attarder exprès aux épisodes licencieux? Etait-il même doué de la compétence nécessaire pour approfondir les prestigieux problèmes du sentiment?

M. Raindal rejetait en bloc les deux premières questions, au nom de ce dédain que doit une âme élevée aux insinuations de l'envie.

La troisième lui paraissait plus délicate, plus sujette à des controverses. Il se plaisait à en causer au salon, avec Bœrzell qui, pas un dimanche, n'avait manqué de rendre, rue Notre-Dame-des-Champs, la visite permise.

—Sincèrement, monsieur Bœrzell, interrogeait-il, pensez-vous qu'il faille avoir été un libertin pour bien apprécier les finesses du sentiment?... Croyez-vous, en un mot, que pour parler convenablement de l'amour, il soit obligatoire d'en être un spécialiste, un professionnel, un pratiquant?...

—Heu! maître! répliquait avec réserve Bœrzell... La question est complexe... J'avoue que je n'y ai point encore réfléchi...

—Et ne croyez-vous pas, continuait M. Raindal, qu'il existe une multitude de sentiments que l'on apprécie d'autant mieux qu'on ne les a pas éprouvés soi-même?...

—Incontestablement! ripostait Bœrzell.

—Remarquez qu'en ce cas, on garde une fraîcheur d'impressions, une netteté de vues qui sont du plus haut prix pour l'analyse scientifique... On n'est dès lors aveuglé ni par la vanité, ni par l'intervention des souvenirs personnels... L'esprit conserve intacts son impartialité, sa pénétration, le calme indispensable aux observations régulières...

—Assurément, maître!... répondait Bœrzell. Toutefois ne craignez-vous pas que de cette procédure il ne résulte dans les écrits quelque peu de froideur?

—Du tout, cher monsieur! protestait M. Raindal. L'essentiel est d'aimer l'idée du sujet qu'on traite, d'aimer l'amour si c'est d'amour qu'on parle... La chaleur de la sympathie réchauffe tout... Les œuvres sont comme nos enfants. Il n'y a de froides, de mal venues que celles qu'en les faisant nous n'avons pas aimées...