Et il regagnait lentement le cabinet de travail, tandis que Bœrzell souriait à Thérèse. Car, dans leurs fréquentes causeries, le jeune savant avait obtenu des semblants de confidences qui ne lui laissaient guère de doutes sur les écarts mondains du maître.
Le quatrième dimanche, M. Raindal ne parut pas au salon. Il était sorti censément pour faire visite au directeur du Collège, mais en réalité pour aller s'assurer si sa petite élève n'avait point, sans le prévenir, réintégré peut-être l'hôtel. La vue des volets clos lui ôta ses espoirs. Il sonna pourtant, recarillonna. Personne ne répondit. Et l'on avait atteint aux premiers jours de mai! Elle était partie depuis quatre semaines! Quand reviendrait-elle donc?
Il s'en alla à pied par les rues à demi solitaires. Tout y était pour lui ressouvenir pénible. Que de fois il avait accompli ce trajet, l'âme et les yeux encore lénifiés par la gentillesse de Mme Chambannes! Quel changement à présent! Quel abandon! Et, le long de la route, comme pour se détourner de ces pensées chagrines, ou y opposer des lèvres un démenti physique, il souriait aux petites filles, aux petits garçons endimanchés que traînaient leurs parents d'une main indolente.
Bœrzell, quand le maître rentra, n'avait pas pris congé. Il était dans le salon à babiller avec Thérèse. Mme Raindal, auprès d'eux, lisait un ouvrage de piété. Le maître s'évertua à montrer une humeur joyeuse. La récente mésaventure d'un de ses collègues, que des faussaires avaient abusé, lui servit de prétexte à plaisanter les érudits. Que vaut au fond la science brute, si l'esprit ne l'anime point? Que serait, entre autres, son prochain ouvrage, à lui M. Raindal, s'il ne s'étayait pas de considérations générales et humaines? Bœrzell l'approuvait complètement; et, d'une ingénieuse digression, il ramena peu à peu la causerie sur le rôle social de l'amour. Le maître mordit à l'appât avec fougue. Ses nerfs se détendaient voluptueusement dans cet agréable assaut de dialectique contre un adversaire si subtil. La nuit tomba qu'il n'avait pas cessé de discourir.
—Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, M. Bœrzell? fit-il, comme Brigitte allumait les lampes.
Et il ne le lâcha qu'à onze heures, étourdi par la lutte, et balbutiant de lassitude. Mais, sitôt seul devant sa fille, la mélancolie l'avait ressaisi. Il se sauva vers son lit, sans presque souhaiter le bonsoir, comme vers une distraction, vers un refuge d'oubli.
Le lendemain matin il se leva tard, à huit heures et demie. Le courrier ne lui avait rien apporté de Mme Chambannes; et, la tête dans l'eau, il s'ébrouait maussadement lorsque Brigitte entra.
—Une dépêche pour monsieur...
—Mon pince-nez!... Donnez-moi mon pince-nez, vous dis-je!
Il éprouva une commotion, en déchiffrant sur le papier bleu, l'écriture de Mme Chambannes. Il ouvrait le télégramme et lut: