—Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me permettez de vous appeler de ce nom?

Mme Chambannes hochait la tête.

—Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ! continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire... J'ai pour vous tant d'affection!...

—Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait... Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!

Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M. Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.

—Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.

—A quoi donc? riposta gauchement le maître.

Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où, plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?

Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho d'ironie:

—Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous jusqu'à un fiacre?...