Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre l'entr'acte pour être renseigné.
Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la voix pâmante, une sensuelle mélopée:
Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours,
Doux char-me des yeux, es-poir des amours,
Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes,
Tes dou-ces flam-mes!
Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!
M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la mélopée.
Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des Sociétés savantes. Quelle transformation—pour ne pas dire quel progrès—s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...
Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la grâce enjouée des danseuses.