M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!
Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement l'appeler.
L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle, visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.
Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et, à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.
Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson, chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion. Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une petite toux amicale.
Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères? Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires, la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes, malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...
La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix, récita les strophes inoubliables:
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...