Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.
—Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...
Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid. Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes sympathies du camp adverse,—à savoir des Chambannes et de la bande adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on n'y répondît pas à la légère.
—Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...
—Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.
Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole de sa burette dans un trou de graissage.
—Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis, pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à ces gens!
—Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis, n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse, déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...», entre cela et ceci il y a une différence!...
—Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.
—Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!