XVI
Devant le train qui allait l'emmener aux Frettes, M. Raindal, arrivé un quart d'heure d'avance, faisait les cent pas en réfléchissant.
La plupart des compartiments restaient vides, et le quai solitaire déroulait à perte de vue, sans un facteur, sans un camion, le tapis de son asphalte grisâtre. La verrière du haut réfractait une chaleur ombreuse et lourde. C'était ce moment de quasi repos, entre le matin fini et l'après-midi commençante, où, dans les gares, sauf les machines, hommes, wagons, marchandises, tout semble sommeiller.
M. Raindal se promenait la tête basse, les mains jointes dans le dos, son grand panama blanc imperceptiblement rejeté en arrière. Il se remémorait une à une les journées précédentes, ce pénible siège de dix jours, dont il sortait enfin vainqueur, quoique confus, lassé, meurtri. Et, par instants, il soupirait.
Ah! la semaine avait été rude! Vingt repas de bouderie, de silence absolu, de regards détournés et de mines contrites! Dans l'intervalle, pas un mot, la guerre muette des résistances qui s'entrechoquent sans s'aborder, la parodie forcée de l'aise, parmi le malaise même. Puis, la veille, une heure avant le départ de ces dames pour Langrune, la dernière bataille: Thérèse et Mme Raindal abdiquant tout orgueil, venant affectueusement prier M. Raindal de les suivre, essayant de suprêmes conseils... Un peu plus, et il leur cédait. Ses refus s'atténuaient. Les liens de son serment craquaient. Un imprudent aveu de Thérèse avait changé le sort du combat.
—Eh bien! père, j'en conviens!... répondait-elle à un reproche du maître... Nous aurions pu, à la rigueur, nous montrer moins nettement hostiles envers Mme Chambannes, moins froides quand tu parlais de ses réceptions...
A cette phrase, M. Raindal s'était senti soulevé par un regain de rancune, un ressouvenir haineux de toutes les taquineries de jadis:
—Oui, tu en conviens maintenant! criait-il... Maintenant que tu me vois ancré dans ma résolution, maintenant que tu aperçois l'étendue de vos fautes... Et tu voudrais que j'y ajoute une impolitesse de plus, que je manque de parole à Mme Chambannes qui m'attend... Trop tard! vous n'aviez qu'à vous y prendre plus tôt...
Il poursuivit, en grommelant indistinctement, des récriminations vindicatives. Et d'intimes arguments le soutenaient. Supposé qu'il les écoutât, ces dames, ne serait-ce pas encore à recommencer au retour? Non, il leur fallait une petite leçon, un avertissement exemplaire!... Brigitte, qui annonçait l'omnibus de la gare, avait terminé le débat. On s'était embrassé glacialement, du bout des lèvres, avec des promesses précipitées de s'écrire chaque semaine, de se retrouver au mois de septembre. La porte avait claqué. Un roulement de roues pesantes grondait en bas dans la rue. M. Raindal était seul, sauvé, délivré de Langrune...