Il prêta l'oreille. Tout, dehors, s'était tu. Ah çà! où se sauvait-elle? Oui, dans le jardin, se promener avec le jeune Gérald. Mais s'ils se promenaient, comment expliquer ce silence? Auraient-ils, par hasard, franchi la limite coutumière, été jusqu'à la pelouse, peut-être même au delà? Invraisemblable licence! Pourtant M. Raindal tenait à s'en assurer. A son tour, il vint s'appuyer au balustre de pierre blanche. Son cœur, par chocs désordonnés, tapait contre les côtes, et ce martèlement continu se propageait à son bras gauche comme un sourd tocsin intérieur. Il plongea d'un coup d'œil dans le jardin.

Le silence y persistait, sous le ciel chamarré d'étoiles. Un demi-jour bleuâtre s'étalait partout où les massifs, les arbres, quelque obstacle résistant et dense n'avait pas rabattu ses fragiles lueurs. Ainsi la pelouse se discernait avec tous ses contours, toutes ses corbeilles fleuries et sa pente légère. L'allée du bord aussi dessinait nettement ses clairs méandres de gravier. Et l'obscurité ne renaissait qu'après, à la haute muraille des tilleuls, qui dilataient au loin, dans l'atmosphère humide, la senteur de leurs floraisons tardives.

D'habitude, M. Raindal raffolait de ce parfum sucré. Il l'aspirait avec gourmandise, la bouche grande ouverte, les narines palpitantes. Mais, à présent, l'angoisse pétrifiait tout son corps, sauf les yeux. Il n'avait plus de force, de vie, de conscience que pour inspecter l'ombre, que pour fouiller les ténèbres de ses regards cupides, des regards qui voulaient et voulaient encore voir...

Non, personne sur la pelouse, personne dans l'allée, nul bruit par le gravier! Ils se cachaient donc dans le parc, les misérables?

A cette question terrible, le maître ne prit pas le loisir de répondre. Brusquement, il s'était redressé; et d'une allure automatique, dont la raideur même titubait, il descendit les marches.

Deux enjambées lui avaient suffi pour gagner la pelouse, la terre grasse qui étouffait le bruit de ses pas. Il eut un ricanement sardonique, une sorte de toux victorieuse. Au moins par ici, par ce sol mou, on ne l'entendrait pas venir. Heu! heu!... Où se dirigeait-il de sa démarche fascinée? Que dire, que faire, qu'inventer, si au coin d'un sentier il se heurtait à eux? Y songeait-il seulement, sous la sauvage douleur qui le brûlait sans trêve, le poussait en avant comme une bête folle sous l'incendie? Il ne sentait plus rien, ni le parfum des tilleuls, ni la fraîcheur de l'herbe qui humectait ses chevilles, ni l'odieux de cette poursuite, ni la honte de ses ruses!... Il approchait, il atteignait le parc, il allait voir!...

Il s'était engagé au plus épais de la futaie. Le tapis des feuilles mortes exhalait lentement vers lui son âcre odeur de pourriture éternelle et toujours renouvelée. Des branchettes souples lui cinglaient la face. Des racines entravaient ses pieds. Et il continuait, les yeux à moitié clos par crainte des épines, la sueur coulant à son front, les mains projetées en avant pour palper l'ombre et le feuillage.

Mais subitement, il s'arrêta. De la gauche, de l'endroit où il supposait la clairière des tilleuls, l'espacement des arbres, le champignon de pierre et les sièges de jonc, une rumeur montait, comme un duo de voix violentes et langoureuses. Un instant, elles cessaient, puis elles réitéraient leurs plaintes. Il eut l'impression que son cœur se rétrécissait, s'annihilait dans sa poitrine. Il avait stoppé une minute, car ses jambes pliaient... Il reprit sa marche, haletant, courbé en deux comme un gorille, frôlant des mains le sol. Les voix se précisaient à mesure qu'il rampait vers elles et soudain il faillit fléchir. Il percevait tout maintenant, jusqu'au son familier de ces voix. Et c'était un échange d'invocations tellement éhontées, d'apostrophes à la fois si bestiales et si tendres qu'il en demeura stupéfié. Ah! seule peut-être la reine Cléopâtre avait jamais déchu à ce degré d'impudeur!... M. Raindal n'eut pas le courage de regarder, de voir. Une panique rageuse l'emportait, un besoin frénétique de fuir, d'échapper aux tortures de cette futaie infernale. Alors il se précipita dans une course éperdue, furieuse, sans peur du bruit cette fois, sans peur de se trahir, broyant les branches sur son chemin, se vengeant contre les arbustes, ahanant, galopant avec un fracas de gros gibier qui détale sous bois devant la meute. Il était à bout de souffle. Il buta contre la pelouse où les dahlias le reçurent. Il s'était prestement relevé, les genoux alourdis de terre moite. Il se remit en route d'un train plus modéré, quoique hâtif encore.

Sans courir, ses jambes nerveusement pressaient le pas, se soulageaient à cette allure vive. Parvenu au bas du perron, instinctivement il brossa de la manche ses habits. Par un restant de clairvoyance, il redoutait la tante Panhias, sa curiosité, ses questions possibles. Mais le salon demeurait vide. Le maître s'élança dans le vestibule, gravit moelleusement l'escalier... Enfin il était dans sa chambre. D'un coup de pied retentissant il referma la porte. Sa main tremblante tournait à double tour la clef dans la serrure. Il se laissa tomber, épuisé, au bord de son vaste lit apprêté déjà pour le sommeil...

La lassitude pourtant ne l'avait pas calmé. Des bouillonnements de colère déferlaient dans ses veines. Il esquissait avec les mains des gestes de destruction. Il aurait voulu tenir Mme Chambannes, la briser comme les branches du parc, l'émietter, l'anéantir.